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« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre ».
J'ai souvent pensé à la phrase de Pascal les soirs d'incertitude, même si, bien qu'elle me semblât adressée, j'avais du mal à rester en place. Mais j'aimais ce que j'isolais en elle : les
limites d'une chambre, enfin d'une pièce ; quatre murs pour une promesse de vertu. Et j'y ai souvent associé un disque, ou plutôt la photographie au dos de sa pochette : le Songs
From a Room de Leonard Cohen. En noir et blanc, elle découvre une chambre aux volets fermés, avec le strict nécessaire (lit, table, jeu d'échec) et une machine à écrire sur laquelle sont
posées les mains d'une femme qui regarde le photographe en souriant.
Je ne sais pas si le Canadien Barzin Hosseini a lui aussi pensé à Pascal, mais je jurerais qu'il compte le Cohen parmi ses disques de chevet. Il a appelé le sien My Life in Rooms. On
imagine une vie au gré de chambres changeantes, celles des hôtels ou des amantes, alors qu'en fait cette « vie en pièces » désigne le temps de l'écriture, patiente et réfléchie, qu'il a
fallu pour ce disque, réfugié dans des intérieurs chauds. Ce qui me conduit à dire que toutes les musiques de chambre (du baroque à la pop), et que l'on pourrait désormais ranger sur l'étagère
dans la catégorie bedroom, sont des musiques très composées. Qu'elles sont imprégnées des lieux où elles furent couchées, tout comme le rock garage fut d'abord joué en sous-sol
ou la house music dans un Club de Chicago nommé le Warehouse.
Au volant de la Nevada break l'autre matin, j'entendais parler à la radio de Klaus Michael Grüber, le metteur en scène allemand décédé en juin dernier, et de la manière qu'il avait d'amener ses
comédiens vers une approche du langage dépassionnée : plus de sentiments pour biaiser les mots, juste s'appliquer à faire sonner leur sens. Cela m'a rappelé la façon dont Barzin prononce les
siens, sans emphase. Dans une interview, pour décrire la volonté qu'il a eu d'embrasser la musique et son chant, il emploie le terme « embedded ». La voix est donc couchée elle aussi,
coulée dans le lit des arrangements.
Lorsque j'ai rencontré Barzin il y a deux ans, j'ai été frappé par sa gentillesse, qui rejaillissait sur l'ensemble du groupe. Sur scène, ils ne trahissaient pas la lenteur initiale des chansons
et leur insufflaient une progression déliée qui allait crescendo. Barzin habitait alors une maison à Toronto et avait pour roommate Tony Dekker, le chanteur des Great Lake
Swimmers. Depuis, Barzin s’est fait discret, sans doute pour travailler à l’écriture de son prochain disque prévu pour février, Notes to an Absent
Lover. Pour l’heure, sur les fenêtres embuées de ma chambre, je crois voir les gouttes qui dessinent les dernières paroles du disque :
My life in rooms
And your life in books
Somewhere between
That's where we meet
Everything's like a photograph
We're hanging on the walls
Picture frames and postcards
We're in love
With everything
That is lost