Jeudi 19 mars 2009

 

Par Sylvain :

Quelques mots en attendant l'article de Julien, sur ce qui nous pousse à « twitter », c'est-à-dire poster sur la plateforme Twitter.com des messages de 140 signes.


Déjà, après quelques jours un peu foufous, de découverte, nous avons décidé de classer notre production. Le profil collectif On a Good Day se recentre sur la musique (une idée en passant, un lien vers une chanson, une vidéo...), en complément des articles du présent site, tandis que les messages poético-personnels retrouvent leurs auteurs sur autant de profils séparés.
Soit pour le moment :

http://twitter.com/_sylvain
http://twitter.com/_guillaume
http://twitter.com/_emmanuel
 
http://twitter.com/OnaGoodDay

Maintenant beaucoup de gens nous demandent : Mais... quel intérêt ?

Je passe rapidement sur le côté tantôt oulipien, tantôt haïku, de ces messages écrits sous le contrôle d'un compteur décroissant de 140 à 0, que tout le monde appelle spontanément le « compte à rebours » alors que rien ne se produit de particulier, à zéro. Sinon l'impossibilité de poster son "tweet".
Je passe sur le plaisir d'écrire des mots très longs, ou inutiles à l'information pure, pour braver le décompte et imposer une couleur, une nuance, un air plus chaud ou plus froid.
Je passe, parce qu'il passe aussi, ce plaisir.

Le fameux « intérêt » que le néophyte questionne, et qu'il préjuge nul, ne se livre qu'à celui qui se crée lui-même une identité sur Twitter. Cela peut sonner publicitaire, mais ça ne voulait pas l'être. Simplement, chacune des adresses que je viens de donner ne renvoie qu'à un « profile » : les messages, empilés, du titulaire de la page, formant une sorte de mini-blog. Intérêt limité, donc (sauf à nous aimer éperdument, mais nous n'en demandons pas tant).
L'usager de Twitter, appelons-le ainsi, dispose quant à lui d'une seconde page, dite « home », où s'inscrivent en temps réel, dans l'ordre de leur écriture, ses propres messages, certes, mais aussi ceux des personnes auxquelles il a décidé de s'abonner (on dit « suivre »). Il voit donc son écriture mêlée à celle des autres. Très rapidement cette écriture qu'il dit la « sienne » doit se trouver de nouveaux points d'ancrages, si elle veut survivre à cette immersion dans un monde. L'effet qui dans l'isolement semblait de premier ordre, se révèle nu.
L'usager doit surtout renouveler plusieurs fois un même effort mental, consistant à se souvenir que les « autres », ceux dont les messages apparaissent sur son écran, ne voient pas cet écran, ce « home », tel qu'il s'organise pourtant là sous ses yeux. Ils ne le voient pas, et pourtant ils en font partie.

Bien sûr, en tant qu'amateurs de pop, nous prenons plaisir à « suivre » Darren Rademaker de The Tyde, ou Chris Difford de Squeeze, ou Mike Scott des Waterboys, ou Robyn Hitchcock, ou Damien Jurado, pour citer quelques grands twitterers. Mais ce hiatus entre le profile et le home produit un réseau étrange, où les connexions abondent mais ne sont pas, dans leur majorité, réciproques.
On ne cherche pas à « suivre » quelqu'un parce que sa fréquentation pourrait constituer un avantage stratégique pour rencontrer une autre personne, en vue de quelque gain social : l'absence de « renvoi d'ascenseur », annule toute politique de ce genre. Il n'y a pas hiérarchie mais horizontalité pure, exactement comparable à ce que Marion et moi disions de l'utopie de The Millennium.

Un jour, nous ne twitterons plus.

Je terminerai sur une évocation. Quelqu'un dont la pensée m'occupe beaucoup, ces jours-ci. Dans les derniers mois avant son suicide, en 1981, Jean Eustache passait ses nuits, dit-on, sur une sorte de plateforme téléphonique où tout le monde pouvait parler en même temps. Il fallait identifier une voix dans la foule, la reconnaître et se faire reconnaître d'elle, pour esquisser parfois une conversation. Chacun à ce numéro n'existait que par la parole, le grain, le souffle. Cela avait donc directement à voir avec le fait d'être en vie. Le rapport à l'autre se réinventait autour de cette conscience partagée (où les rapports sociaux habituels reposeraient plutôt sur l'idée que l'autre n'est pas tout à fait vivant.)
La différence entre le home et le profile, c'est l'écart, me semble-t-il, entre les deux versions d'Une sale histoire. Ou encore l'explication du problème d'étalonnage volontairement introduit entre les images et le commentaire, dans Les photos d'Alix. L'autre ne voit pas mon home, mais il en fait partie : il faut se le répéter, pour essayer de s'en convaincre. Dans le dispositif Twitter, à l'inverse de Myspace où l'on ne lit que des réponses, des réponses, des réponses, à des questions perdues, l'obtention d'une réponse n'est pas l'objectif visé par la parole. Et c'est cela, aussi, ce désintéressement de la parole, qui me semble eustachien en diable.

 



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