Dimanche 5 avril 2009


   
   Pochette par Gralak
   Texte : Frédéric & Sylvain 


Après Stephen Duffy, second volet de notre série consacrée aux paroles de chansons. Où nous osons la question : et si This Charming Man (1983) comportait un fort sous-texte hétérosexuel ?





Punctured bicycle
On a hillside desolate
Will nature make a man of me yet ?
When in this charming car
This charming man

Why pamper life's complexities
When the leather runs smooth
On the passenger seat ?

I would go out tonight
But i haven't got a stitch to wear
This man said "it's gruesome
That someone so handsome should care"

A jumped-up pantry boy
Who never knew his place
He said "return the rings"
He knows so much about these things
He knows so much about these things

I would go out tonight
But i haven't got a stitch to wear
This man said "it's gruesome
That someone so handsome should care"
Oh, la-la, la-la, la-la, this charming man ...
Oh, da-da, da-da, da-da, this charming man ...

A jumped-up pantry boy
Who never knew his place
He said "return the ring"
He knows so much about these things
He knows so much about these things
He knows so much about these things


Un jeune cycliste est victime d'une crevaison, seul, au sommet d'une colline nue. Un homme plus âgé (« man ») lui propose de profiter de sa voiture : pourquoi donc se compliquer la vie quand on peut s'abandonner au cuir confortable d'une berline ? Le jeune cycliste confie qu'il devait sortir ce soir-là, mais qu'il n'a rien à se mettre - ce à quoi l'autre, quel homme charmant ! , répond qu'un tel argument n'est pas recevable venant de quelqu'un de si mignon. Puis, il lui dit qu'il va lui renvoyer ses roues de bicyclette (« Return the rings ») une fois réparées : il  en connaît un rayon en roues de bicyclettes !

Plus sérieusement, le jeune homme peut voir en sa crevaison sur une colline désolée la métaphore de son désarroi social. Un homme plus expérimenté lui montre qu'une autre approche de la vie est possible. Bien sûr les différences d'âge et de classe installent entre le conducteur et son passager un écran invisible. Entre l'immédiateté proposée (ce trajet en voiture en forme de bulle temporelle protectrice) et le triste constat sur soi-même qu'elle ne demande qu'à susciter, il y a une lutte dans l'esprit du jeune homme. Pour ne rien arranger il y a ce mariage auquel on le promet, et qui ne l'enchante guère. Il s'en ouvre à l'homme plus âgé et sans doute divorcé, lequel n'a qu'un conseil : renvoyer bagues et anneaux (« Return the rings ») !

Alors bien sûr, un « jumped-up pantry boy » est un giton. L'expression apparaît telle quelle dans des textes de l'époque victorienne. Le « charming man » entend séduire, au sens de « seduce », le jeune garçon sur le cuir si confortable de la voiture, et ce dernier, qui se posait encore beaucoup de questions sur lui-même (« Will Nature make a man of me yet ? » / « Who never knew his place ») en saura nettement plus sur sa « nature » après cette initiation. 
Mais cette histoire de giton est aussi une citation. « A jumped-up pantry boy who doesn't know his place » est ce que balance Laurence Olivier à Michael Caine dans Sleuth (Le Limier) de Mankiewicz. De même que l'histoire de « sortir ce soir mais je n'ai rien à me mettre » : citation texto d'une pièce de Shelagh Delaney, A Taste Of Honey.
Le recours aux citations atténuerait plutôt le propos, en renvoyant la séquence à des terrains balisés, extérieurs à cette voiture. A des degrés divers (précisément pour l'un, confusément pour l'autre), l'homme et le garçon ont conscience du cliché de leur situation présente, et c'est ce retour réflexif des protagonistes sur eux-mêmes dont la chanson ferait le récit. On en reste au vague moment de trouble, à la pensée amusée, à une ambiguïté qui n'engage pas.
Symbole de cette indécision : la bicyclette, métaphore de la bisexualité dans de nombreux documents (on a cette même image dans un roman génial : The Third Policeman, de Flann O' Brien). Une chose est sûre en tout cas : ils ne vont pas commencer là une relation, et se retourner les appels téléphoniques (« Return the rings »).

Ici s'achève l'article de Frédéric et Sylvain. La suite regarde le seul Frédéric. Précisons que le garçon parle anglais. Son état mental serait donc en cause.

Un jeune homme a emmené sa petite amie au sommet d'une colline, ce sera sa première expérience sexuelle (« will Nature make a man of me yet ? »), et là, catastrophe, le « Little Johnny Rubber », ou « French Letter », se déchire : angoisse du jeune homme, qui s'inquiète d'une grossesse non désirée (« will Nature make a man of me yet ? ») En même temps, faire l'amour sur le siège en cuir d'une voiture, n'est-ce pas finalement ce que tout jeune homme désire ? Et puis, quand on est aussi beau que lui, à quoi bon se poser des questions existentielles ? « Oh, et puis, je ne vais pas épouser cette jeune fille, qu'elle rende les bagues au bijoutier ! »
Alors la chanson adopte l'éternel point de vue de la jeune fille abandonnée avec enfant par un modeste (socialement parlant) Apollon devenu un homme cynique (« He knows so much about these things ») et fortuné, lutinant sans vergogne de pauvres cosettes à l'arrière de son véhicule de fonction.

 

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