Jour 701 : ARAB STRAP, The Last Romance (2005)

Publié le par On a Good Day

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Youri Gralak
      Texte : David Falkowicz


Premier texte ici de David, dont on a fait la connaissance à l'occasion de la "conversation" Peter Walsh. Je lui souhaite la bienvenue et le remercie de nous rejoindre. - S -


Arab Strap était un groupe écossais, originaire de Falkirk, formé en 1995. Il a enregistré six albums avant de se dissoudre en 2006. Sa musique définit un rock austère, à mi-chemin entre le folk et la lo-fi. Par leur noirceur, leur esprit corrosif, les disques d’Arab Strap expriment l’effondrement des valeurs morales. D’une manière générale, les paroles traduisent la fragilité de la conscience humaine, et la complexité du désir. Il en ressort une analyse des passions, un examen de conscience dont le désespoir constitue le thème central. Mais il apparaît avec évidence que ce désespoir est vécu selon un processus actif : une distance est effectivement posée entre le narrateur et ce qu’il perçoit : parce que si les histoires mettent en scène la frustration, elles n’en font pas moins résonner une volonté, fût-elle faible.

Cette musique relève d’une jouissance à froid, comme si elle s’était forgée dans une école de cynisme. Le sado-masochisme y tient un rôle essentiel. D’abord le nom du groupe désigne un instrument visant à empêcher, chez l’homme, la réalisation physique du désir. Le dernier disque, The Last Romance, renouvelle ce thème en l’orientant vers des terres moins brûlées. La noirceur du propos demeure, mais l’on y sent un détachement, comme s’il n’était plus question de décrire la douleur. Par ce mouvement de recul, l’angoisse en devient moins perceptible : de nouvelles expérimentations, ludiques, se mettent en place. Par exemple dans Stink, la sexualité s’affirme comme un passe-temps sans lendemain. Le plaisir brut surgit de perversités dont les règles se trouvent dans les livres spécialisés : Speed Date, à ce propos, évoque la contradiction entre la monogamie et l’urgence du désir – d’où une confusion émotionnelle exigeant que la vie soit continuellement remise en jeu.

Chaque scène décrite est donc vécue selon deux pôles qui s’équilibrent: le premier concerne la représentation des exercices sado-masochistes, auxquels s’ajoute éventuellement un repli mélancolique ; le deuxième transcrit ce cadre selon une distance, et traduit à froid les petits désastres de la vie quotidienne. En réalité l’insolence a ses limites: la dépression laisse des traces. L’ennui procède de l’extinction des désirs, et d’une difficulté à dépasser la dépendance de la chair : « If we’re having so much fun, then why am I crying every Monday » ( Chat In Amsterdam ). Les agencements d’une sexualité triste ne sont que coalition désespérée contre la mort. Mais le constat de noirceur cache un rire glacé qui garantit du pessimisme. Dans cet espace de repli s’inventent des morceaux de rêve dont les contours tracent les lignes du devenir. Cette démarche fait la force du groupe, qui a créé au fil des albums une pensée de la désillusion.

The Last Romance
est construit sur le motif dantesque (« Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir.»), dont le titre (If There’s) No Hope For Us définit le point d’ancrage ; sauf qu’il s’agit ici d’une méthode pour quitter l’enfer, ou pour abandonner les illusions qui y mènent. Les albums d’Arab Strap proposent un programme, un processus créatif dont l’objectif est de mettre à distance la tristesse. Si la chair est triste, il reste la possibilité de la mettre en scène, quitte à se moquer des lâchetés amoureuses. C’est ce qu’exprime la phrase suivante, donnant résolument le ton à l’album : « Sometimes there’s nothing sexier than knowing that you’re doomed » (il n’y a parfois rien de plus sexy que de te savoir voué à l’échec). Une telle désinvolture n’est pas innocente. Elle est à l’origine d’un travail de sape, dont l’enjeu est d’exposer à nu les échecs, de raconter les hontes sur le ton de la provocation. Le chanteur Aidan Moffat n’hésite pas à analyser les détails les plus crus de sa vie ; il se dévoile sous forme de confessions déguisées. Une intimité imprègne le noyau dur de ses chansons, comme si une psychothérapie s’effectuait à visage découvert. « I used to be proud of thinking I was such a liar » confie à son petit frère un homme désabusé, lui recommandant la paresse comme forme de sagesse, et l’insouciance comme moyen de se déprendre des passions tristes.

Au point central du disque, à partir de Confessions Of A Big Brother, la parole se fait plus proche de nous : cette proximité appuie le processus de dévoilement. La modulation même de la voix permet de saisir les différentes nuances du sentiment. Mais l’insolence domine, comme le signifie les derniers mots du disque « I don’t care » (There Is No Ending). Ainsi se conclut l’histoire du groupe: les malheurs du temps sont ignorés, non sans ironie : terrorisme, raz-de-marée, cambriolages, tremblements de terre, jusqu’au comique « They could steal your home ». Il s’agit moins ici d’une « dernière romance » − il n’y en a jamais eu – que de la dernière étape conduisant à la résolution des conflits passés – quoique le mot résolution indiquerait qu’au terme de cette anti-carrière le groupe ait pu aspirer à une certaine tranquillité. Pourtant les obsessions demeurent, et sont perçues à ce moment selon une autre conception du temps et de l’espace : d’abord plus de lenteur comme pour conjurer une blessure contre laquelle l’auteur ne parvient plus à lutter : « I spend the next two days in my bed and wonder what it’s all about ». Quant à l’espace, il comprend la chambre, telle une monade dans laquelle le monde s’implique : lieu clos par excellence où les affects s’organisent en dépit de tout ce qui peut les contraindre. Si cet homme met tout en œuvre pour déplaire, il ne le fait que pour sauvegarder une personnalité intime, non par désoeuvrement.

Arab Strap compose avec The Last Romance une œuvre claire. Mais l’énergie qui en découle semble se disperser. Moffat reste lucide sur ses possibilités : l’épuisement du désir comprend ainsi le temps de la solitude, qui est le moment d’une existence sans fêtes. Un jour nous serons vaincus et nous aurons fait notre temps, nous dit-il dans « Dream Sequence ». La subjectivité qui traverse l’œuvre n’en reste pas moins assumée : elle est l’unique voie pour conquérir la liberté et maîtriser l’angoisse : il suffit d’affirmer sa singularité, et se contenter de peu. Musicalement ce peu s’exprime par un rythme lent, un dépouillement. La lo-fi est doublée ici par une pop aux inflexions graves. Une percée s’effectue dans le cœur d’une musique habituellement sombre. L’humour noir, que j’ai nommé cynisme, demeure, mais par cette ligne pop une ouverture a lieu.

Arab Strap connaît l’enjeu de l’art, qui consiste à s’engendrer soi-même, à créer à partir de presque rien. C’est ce « presque » qui est tout ; il procède de l’existence : faculté d’unir les contraires, d’ignorer les conventions morales, de construire les principes sur le tissu des contrastes. L’écriture en question est celle d’un résistant qui refuse de se complaire dans l’amertume. A partir du moment où le désir finit par se concrétiser, le groupe ne peut plus continuer. Le Corps d’Arab Strap, force d’inertie qui n’est réellement devenue obscure qu’en regard des interprétations à son sujet, tend finalement vers un épanouissement mesuré. S’il rend compte de l’incapacité à s’adapter au monde, il maintient aussi la tension, décisive, entre la fermeture existentielle dérivant de la mélancolie ; et l’ouverture mélodique issue de la sérénité: double mouvement caractérisant un verbe définitif –  et une poésie surgissant de la vulnérabilité d’un homme qui n’abdique pas. 

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