Dimanche 1 novembre 2009

 


        Pochette : Franck Chambrun
        Texte : Arnaud Maïsetti

        Lien pour une écoute intégrale de l'album


Sans cesse, la musique de Poem of the River se construit par la vitesse et la densité accumulées en amont, et coule en aval par la force ainsi produite. L’articulation qui lie la voix à la musique – articulation multiple, recommencée, désorganisée – est ici essentielle. Estimer ce disque, c’est noter la généalogie qui produit la force, la poussée en avant ; son espèce de cinétique.
L’album épouse une ligne qui est autant celle de l’écoute que celle de sa production. Et l’album se « produit » à mesure qu’il s’articule à la voix, à la musique, à sa propre grandeur. Dans la généalogie fabriquée de la musique, une liberté se fait jour, qui émancipe les chansons les unes des autres, jusqu’à fonder un album lui-même en sa solitude. Unique poème du fleuve accompli en six méandres.

Méandre 1 : Declaration formule avec une extrême densité les lois de l’album à venir. Et qu’y déclare-t-on ? D’abord que le disque s’érigera selon ses propres règles, et qu’il n’y a pas de plus grande contrainte que de se devoir à soi. Ensuite, que nous avons le temps. En deux minutes de ce qui est à peine une chanson, plusieurs moments déjà. L’album lui-même, d’un format aux limites de l’EP, ne produira jamais la moindre impression d’urgence, jamais ne donnera le change à aucune fuite en avant. Le fleuve ne fuit pas. Le fou est celui qui attend pour traverser que l’eau ait fini de passer.
Ce que Declaration invente, elle le fait en effaçant même toute idée d’invention. La voix d’abord produit la musique, grattant sur les mots une avancée lente et à peine chantée, inaudible au début, puis murmurée, tout contre la scansion régulière de la guitare : la voix semble produire elle-même l’action sur les cordes de la guitare, dont la musique n’est que seconde.
La basse naît alors du rythme faux, inégal et retardé de la voix, qu’enroulent peu à peu des nappes d’orgue. La batterie n’a plus qu’à faire son numéro, sur la montée.  La guitare qui prend le relais pour la fin, c’est déjà celle de Riding on the Equator, en mineur. La voix détimbrée qui s’arrête sur l’arpège et affronte la fausseté sans artifice, c’est déjà celle de She Lives by the Castle. Pliée sur deux minutes, l’articulation qui énonce ses propres territoires est suffisamment sûre d’elle même pour définir les endroits où de la musique serait possible.

Méandre 2 : Silver Plane n’est « que » la continuation majeure, si je puis dire, de Declaration. La voix y cherche surtout un accord ; jeux d’harmoniques simples avec l’orgue, et balancement ajusté à la batterie ; étrange : le refrain comme lancé en arrière de la musique.

Méandre 3 : She Lives by the Castle, à propos de Sarah Cracknell, de Saint Etienne. Même sans le savoir, on sent qu’on a abordé autre part. C’est une manière de s’emparer des premiers mots, de poser le filet de voix, de gravir l’aigu, de tenir partiellement les notes, qui rend si périlleux l’équilibre – lequel a bien besoin du simple phrasé du refrain pour se réaliser, se calmer. Mais de la voix tenue sur l’accumulation progressive, ce qui reste n’est parfois que l’effort pour la tenir.
Cet effort à peine esquissé fonde toute la chanson. La voix peut maintenant répéter les mots du titre, elle n’a déjà plus rien à dire que son effacement. L’accord qu’elle trouve, se libère alors dans un solo d’orgue de longue et dépliée partition. Jusqu’au point de rupture où il se défait, et c’est à notre propre essoufflement que l’on comprend que c’était la voix qui continuait là d’une autre manière, dans une dimension où nous l’avons suivie, au-delà de nous.

Méandre 4 : Stained Glass Windows in the Sky, court moment pour déplacer les lois de l’accord ; la simple élégance du chant s’impose avec (et pour la première fois : avec) la musique. Dans la désarticulation de la syntaxe de la phrase – I don’t know/ Why/ stars in the / Sky // I don’t know / Why they shine – s’ajuste le chant à l’orgue qui ponctue la musique autant qu’elle la supporte. Rien d’essentiel n’a été fait ? Si : préparer le méandre 5, le plus beau avec le méandre 3, de l’album.

Méandre 5 : Riding on the Equator ne s’écoute pas vraiment. Sur neuf minutes se joue l’augmentation de tout ce qui avait été accompli jusqu’à présent. La voix semble filtrée par une autre voix en surimpression. La radicalisation de la fausseté feinte du chant, on ne la comprend qu’ici : ce n’est pas le chant qui est faux, mais la mélodie qui ne s’ajuste pas tout de suite à la voix. Celle-ci attaque la première note de la phrase musicale par en dessous, avant de remonter pour l’atteindre, créant cette montée seconde sur un quart de ton ; fausseté mimée donc, par le chant, plus qu’accomplie : et fausseté qui est la juste répartition des rôles entre la voix et la mélodie.
La voix double en surimpression, dit bien ce dont il s’agit : doublement des possibles, croissance exponentielle de cette joie-là, de chanter, de jouer. Joie tout intérieure derrière la distance de façade. Pour fêter cela, la voix se résout cette fois en un solo d’orgue et de guitares très long, assez répétitif, voire superbement interminable (s’il n’était terminé : mais sa fin, au ralenti, par le ralenti, dit qu’il aurait pu se prolonger à jamais, s’il l’avait voulu, et cela devra nous suffire.)

C’est là que le méandre 4 se révèle utile, à nous avoir fait oublier l’effet du méandre 3 : voici qu’en ce solo interminable du méandre 5, nous perdons de vue que le chant seul l’a initié ; ce qui est partout, soudain, ce n’est plus la voix, c’est l’oubli de la voix, et cela est très noble.
Quand un groupe obtient la musique, à sa toute fin (et ne se contente pas d’en disposer), on sait qu’on est devant sa plus précise et grande expression.

Enfin, le méandre 6, Dark Red Birds, prélude renversé du disque, se déroule comme autour d’une même base mélodique – le filet de voix ne s’est jamais fait plus lointain, achevé : quand le chant ne fait que fredonner, à la fin de la chanson, sur le fil de l’orgue, c’est dans la fatigue, et c’est dans l’accord, ici de nouveau, avec ce qui a été mené. Etendre sur six chansons seulement l’élégance de s’accorder à la pulsion, aux quatre temps d’une musique, à l’écriture déliée des mélodies.
Et cette déprise insolente de la voix détachée des mots qu’elle prononce et de la mélodie simple et pourtant élaboré par les orgues et les guitares, mélodie enroulée qu’elle chante à distance, cette déprise qui doit traverser le mur de la musique pour s’établir, finir par se faire... Ce même cran d’arrêt de la voix en arrière de la musique qui demeure, encore… Ce timbre en retrait finit par s’imposer en traversant la musique.

Quand le disque s’arrête, c’est d’avoir été réalisé, d’un bout à l’autre, de s’être donné son origine et sa saillance, en deux moments cruciaux qui ont fait naître autre chose qu’eux-mêmes : le désir de les réécouter, d’apprendre davantage de la joie d’entrer dans cette vie nombreuse, aussi simple que son écoute, aussi puissante que sa force d’extension, à chaque nouvelle écoute.

Ainsi, quand le disque reprend, c’est au point exact où on l’avait laissé. Il porte la mémoire, la nôtre. Le grattement de la voix sur les cordes, ne recommence pas de zéro. La généalogie du Poem of the River avait son origine en nous. 



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Dimanche 25 octobre 2009

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        Lien vers la version française
        Translation : Frédéric


Drift, or the time of return


1.
Peter Walsh’s life may be as “full of farewells” as of reappearances, but I won’t talk about it … simply about his writing, based itself on the figure of the return.
Take The Goodbye Train : some of us, Walsh says, took it “for a while”. Have they lied to themselves, viewing as transitory what proved to be a final departure ? This could possibly explain - bitter irony - such “for a while”. However, at the end of the song, the sound fades out, is about to disappear … and comes back.
And still, this is the elementary state of returning, identifiable at first listen. It may even only be a resurgence, the kind of what happened in the 60s and 70s, when people focused on notions of “high” and “low”. No, what’s interesting here lies in what the song achieves, once the volume has been reinstated : it gets “further” in the mirroring effect, that is, it comes back physically, getting backwards down its initial path. Like a sail swollen by backwards wind, it is not exactly the same any longer, though it is no other.
All the other tracks undergo the same phenomenon as they’re ending, in a more sustained manner even – until the final one, which has been designed, since its very first second, on reverse mode. With guitars from outer space, a ghostly voice scattering words, What’s Left Of Your Nerve sounds like the reminiscent whiff of a time that has not (yet) existed.

2.
Starting from a second listening to Drift – and then going on, endlessly– the listener enters the time of writing. It is a paradoxical time, which does not actually exist – neither in our reality nor in the author’s, who only knows rewriting.
In such separate, positively artificial time, which has been installed by Drift since the second listening, the figure of the “return” ceases to be a clever means to end songs, and may be revealed at any moment. One example, after 10 seconds in the record, the introduction to Goodbye Train : the sudden falling off of the bass (doubled in unison with the guitar springing up, and slightly coming unstuck from it at the end of the impact) reminds of what is called a “lucky bounce” in football; instead of bursting forward as everyone expects it to do, the ball comes back within the feet of the launched striker.
The replay will show that even before that 10th second, on two occasions at least , the guitar introduces an element of ebb in the flow. Numerous are sound elements in Drift which go back up the virtual stream that one ascribes to a song. That’s why this record is inexhaustible. Our mind perceives in a “positive” way (there was silence, now there is sound) what, in the same way, presents itself as negative. It is reversed, and yet the only place possible.

3.
Drift is the record I have listened to the most in my whole life. However, I have only recently become aware of this idea of the “return” as a musical figure, as I was listening to something else : the Codona trilogy, by Don Cherry, Nana Vasconcelos and Collin Walcott (1978-1982, re-released by ECM in 2008).
“Where does the sound go ?” is what Cherry possibly keeps questioning, streaking the skies with his trumpet, a flute. And the other two set up to bring the music back to port, when Cherry does not deal with it himself, using a Malian instrument in between guitar and harp to turn his compositions inside out.
Where does the sound go when it has been played, does it deserve to die, shall one worry about it ? Most records do not ask such question, probably viewing as something “natural” to sacrifice the note to the moment. While nature, for instance the flight of birds which Cherry refers to when describing his own playing, keeps raising the issue of the return.
Of course, Drift does not speak the same language as the brotherly and universalist project of our three jazz-world musicians. It is, so to say, its philosophical complement, its corollary hypothesis, in which the return would not necessarily be good news. The sense of fright experienced by Walsh, his own Munch’s Scream, does not originate in the sudden awareness of irreparable loss, but in that of a past which remains an open wound, very close at hand, uneasy in the remembrance.
This side of town you had forgotten : one only had to pass by some streets to find back, empty of those who peopled it, this other part of town, intact. The city itself becomes the materialisation of time - Walsh dares the wonderful “…a hundred towns ago”, as if one hundred towns equalled one century. And in the current town, what is heartbreaking are the elements of resemblance with the past, reinforced by the certainty that behind such resemblance, there really is identity (see Verlaine, Après Trois Ans : “nothing has changed, I’ve seen all”).

4.
In this cycle of farewell and reappearance, nothing indicates that Walsh might not have started with not being there. He wouldn’t be the one who leaves to eventually come back, he is the one who already went “there” and from time to time, goes back “there”.  Even when handing over to his accomplice Atkinson on an entire song (Mad Cow), he is the one we still hear, be it him or his echo. One must pay a tribute to Atkinson’s talent as the project manager of a record whose architect would be Walsh ; but one must also say that Drift, a record made by a man operating a reflexive return upon his own existence, is a broken mirror, and that in scattered bits and pieces, the reflections don’t care anymore if they belong to Walsh, Atkinson, you and me. Even the lyrics in the booklet are not reproduced in the same order as the tracks.
The strange manner that Walsh uses to address himself, in the most prominent sentence from the record (“you’re not lost and broken yet”) restores this splitting-up of the individual, shot through with words whispered once to his ear – but he will repeat them to himself on sleepless nights. The word, spelt out once, bounces a thousand times, neither spreading out nor being lessened. Tragedy does not lie in the author’s life, but in the everlasting balance of things
Exterior, inhuman balance. Emptied of man, like this part of town you had forgotten. The cyclic time, expressed through the figure of the return, makes the final outcome only more bitter. The fact that time adopts an helical shape, instead of remaining “in line” according to the traditional western representation, will have the whole structure crumble from a higher point. The time rings of the successive returns will fall down onto one another, as for a 9/11, and it’ll all be over.
Our youthful mistake in 1993 was to believe that Peter Milton Walsh had begotten his oeuvre out of his own sadness, loneliness and ill-luck, through the ill path taken by his life… while what was at stake was the inevitable collapsing of a life onto itself.

5.
In the “interests” section of his Myspace page, Peter Walsh sets among his top ranks what he calls “Paul Delvaux’s sleepwalking blondes”.
Let’s have a look at L’Echo (1943) :

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This painting is Drift’s virtual cover. Between Walsh and Delvaux, even more than common sensitivity, there is a similar courage in confronting “the most heartrending nostalgias”  (Paul Fierens, speaking of the Brussels painter in 1944). Above all, in these two oeuvres I deem with equal status, a strange paradox is being achieved : it is the form which is moving. The work is valued through the balance of its proportions, the elements composing it are just there to make a strong emotion exist, one which is almost abstract, working on an empty basis : mute, thoughtless, colourless (or with a colour without a name), occupying the background of the world, which the artist testifies about.
If there is anything hinting at Ancient Times in Drift, it is first and foremost this : beauty is equally circulating, from every point composing it. The constant break-through of biographical details, Walsh’s fits of anger, of disgust, of pity, are inscribed in this fine-knit material, equalising what has to be. As Delvaux achieves it, form and life support each other while opposing each other: the form takes away from life its obscene character ; and life saves the form from the trap of “quality”.
In L’Echo, a part of childhood and apprenticeship remains in the treatment of perspective. The wall on the left almost bears the touching style of an industrious beginner. In Drift, Atkinson’s and Walsh’s guitars have something of a “calligraphic” quality, presenting a regular pattern of down-strokes and up-strokes. They often resort to brief convolution (the guitars are entwined like the syllables of this sentence : Knowing you were loved …). In eastern musics, it is the same brief convolution which, being repeated, enables to stretch out time, to include choruses, to develop some songs.
One must not be mistaken : with Delvaux as well as with Walsh, all the seemingly naïve or clumsy elements, all that is, elsewhere, easy writing, is here to be credited to grandeur. Like stases in their work, surfaces common to all the other men are established. A part of primary expression subsists, so as to better hail the spectator or listener on his own ground.
For all these reasons, Peter Walsh is less of a romantic than he is a surrealist – in Delvaux’s or the Nits’ sense : somebody who builds up his feelings as well as others build up their thoughts. Mirroring the sleepwalking blondes, the powerful romantic feeling only accepts to deliver itself owing to diverse anomalies – in the points of view, in time, in the relationship between oneself and the other – , by sliding into them.

So as not to conclude …

For Peter Walsh, artistic creation is part of the business of living. At least, I think this is what he meant in All The Time In The World, a song from 1995, which was an address to his father, a former travelling salesman who had recently retired. To “such a good man”, who he soon gives up being compared to, the son asks : “what is it that makes of  us who we are ?”.
By accepting to stay alive, he let cyclic time an opportunity to operate, bringing along with it a small batch of songs, an album every now and then, a handful of live appearances. This time has come back : in a few days, Peter Walsh will be among us : of such news we must rejoice.


Peter Walsh will play in Chinon on
November 10th 2009, in Paris on the 11th, and on the 12th in Clermond-Ferrand. This event has been organised by Emmanuel Tellier of 49 Swimming Pools, who will perform as supporting act.


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Mercredi 21 octobre 2009

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        Pochette : Eric Stephan
        Texte : Sylvain


Drift
, ou le temps d’un retour

1.
La vie de Peter Walsh est sans doute « pleine d’adieux » et d’autant de réapparitions, mais je ne parlerai pas d’elle… Mais de son écriture, fondée elle-même sur la figure du retour.
Prenez The Goodbye Train : quelques-uns d’entre nous, dit Walsh, l’ont pris « for a while ». Se sont-ils menti, croyant temporaire un départ qui se révélera définitif ? C’est une explication possible – l’amère ironie – à ce « for a while ». Pourtant, à la fin de la chanson, le son s’amenuise, va disparaître… et revient.
Et encore, cela, c’est le stade enfantin du retour, repérable à la première écoute. Il ne s’agit peut-être même que d’une résurgence, dans le genre de ce qui se pratiquait dans les années 60-70, lorsque prévalaient les notions de « montée » et de « descente ». Non, l’intéressant tient plutôt à ce qu’accomplit la chanson, une fois rétabli le volume sonore : elle va « plus loin » dans l’effet de miroir, c’est-à-dire qu’elle revient physiquement, effectue à rebours des segments du trajet initial. Telle une voile gonflée soudain d’un vent contraire, elle n’est plus tout à fait la même, mais ce n’est pas une autre.
Toutes les plages suivantes connaissent sur leur fin semblable phénomène, et même de façon plus prolongée – jusqu’à l’ultime, composée dès sa première seconde sur le mode inversé. Avec ses guitares arrivant du fond de l’espace, sa voix fantôme disséminant les mots, What’s Left Of Your Nerve semble la bouffée de réminiscence d’un temps qui n’a pas, ou pas encore eu lieu.

2.
A partir de la seconde écoute de Drift – et ensuite, à l’infini – l’auditeur entre dans le temps de l’écriture. C’est un temps paradoxal, qui n’existe pas dans la réalité – ni la nôtre, ni celle de l’auteur, qui ne connaît que la réécriture.
Dans ce temps à part, positivement factice, instauré par Drift à partir de la seconde écoute, la figure du « retour » cesse d’être un moyen habile de terminer des chansons, et peut se révéler à tout instant. Par exemple à la dixième seconde du disque, introduction de The Goodbye Train : la soudaine tombée de basse (doublée à l’unisson de la guitare surgie, et se décollant légèrement d’elle sur la fin de l’impact), fait songer à ce qu’on appelle au football un rebond favorable ; au lieu de fuser vers l’avant comme tout le monde s’y attend, le ballon revient dans les pieds de l’attaquant lancé.
Le replay montrera qu’avant même cette dixième seconde, au moins à deux reprises, la guitare introduit dans le flux un élément de reflux. Nombreux sont les éléments sonores de Drift qui remontent ainsi le cours virtuel qu’on prête à une chanson. C’est pour cela que ce disque est inépuisable. Notre cerveau perçoit en « positif » (il y avait du silence et puis il y a du son) ce qui, tout aussi bien, se présente à lui en négatif. C’est à l’envers, et pourtant c’est le seul endroit possible.

3.
Drift est le disque que j’ai le plus écouté dans ma vie. Cependant je n’ai pris conscience du « retour » comme figure musicale que récemment, en écoutant autre chose : la trilogie Codona, par Don Cherry, Nana Vasconcelos et Collin Walcott (1978-1982, rééditée par ECM en 2008). Où va le son ? ne cesse d’interroger Cherry, zébrant l’espace de sa trompette ou d’une flûte. Et les deux autres s’organisent pour ramener la musique à bon port, lorsqu’il ne s’en charge pas lui-même, usant d’un instrument malien entre la guitare et la harpe pour retourner les compositions.
Où va le son lorsqu’il a été joué, mérite-t-il de mourir, faut-il s’en soucier ? La plupart des disques ne se posent pas cette question, estimant sans doute « naturel » de sacrifier la note à l’instant. Alors que la nature, le vol de l’oiseau par exemple auquel se réfère Cherry pour décrire son jeu, pose sans cesse la question du retour.
Bien sûr, Drift ne dit pas tout à fait la même chose que le projet fraternel et universaliste de nos trois musiciens jazz-world. Il en est, disons, le complément philosophique, l’hypothèse corollaire, où le retour ne serait pas nécessairement une bonne nouvelle. Le sentiment d’effroi de Walsh, son Cri de Munch à lui, n’est pas suscité par le brusque constat d’une perte irrémédiable, mais par celui d’un passé toujours à vif, à proximité, pas tranquille dans le souvenir.
This side of town you had forgotten : il suffisait de passer quelques rues pour retrouver, vide de ceux qui l’ont peuplé, cet autre quartier de la ville, intact. La ville même devient la matérialisation du temps – Walsh ose ce magnifique : « … a hundred towns ago », comme si cent villes faisaient un siècle. Et dans la ville actuelle ce sont les éléments de ressemblance avec le passé, doublés de la certitude que derrière cette ressemblance il y a bel et bien identité (Cf. Verlaine, Après trois ans : « Rien n’a changé, j’ai tout revu »), qui serrent le cœur. 

4.
Dans le cycle de l’adieu et de la réapparition, rien ne dit que Peter Walsh n’ait pas commencé par ne pas être là. Il ne serait pas celui qui part pour ensuite revenir, il est celui qui « y » a déjà été, et de temps en temps « y » retourne. Passe-t-il le relais à son compère Atkinson sur une chanson entière (Mad Cow) que nous l’entendons encore, lui, ou son écho. Il faut rendre hommage au talent de Greg Atkinson, maître d’œuvre d’un disque dont Walsh serait l’architecte ; mais il faut dire aussi que Drift, disque d’un homme opérant sur sa vie un retour réflexif, est un miroir brisé, et que dans les fragments épars, les reflets ne se soucient plus beaucoup d’appartenir à Walsh, à Atkinson, à vous et moi. Même les paroles du livret ne sont pas reproduites dans l’ordre des plages.
L’étrange façon qu’a Walsh de s’adresser à lui-même, dans la phrase la plus saillante du disque : « You’re not lost and broken yet », restitue cet éclatement de l’individu, traversé de paroles chuchotées une fois à son oreille – mais lui ensuite, les nuits sans sommeil, se les répète. La parole prononcée une fois, rebondit mille, sans s’amplifier ni s’amenuiser non plus. La tragédie n’est pas dans la vie de l’auteur, mais dans l’équilibre perpétuel des choses.
Equilibre extérieur, inhumain. Vidé de l’homme comme ce quartier de la ville que tu avais oublié. Le temps cyclique, exprimé par la figure musicale du retour, ne fait que rendre plus amère l’issue finale. Que le temps prenne une forme hélicoïdale, au lieu de rester « en ligne » selon la représentation occidentale traditionnelle, fera s’écrouler de plus haut la structure. Les anneaux temporels des retours successifs retomberont les uns sur les autres, comme un onze septembre, et ce sera fini.
Notre erreur de jeunesse, en 1993, aura été de croire que Peter Walsh avait fait œuvre de sa tristesse, de sa solitude, de son manque de chance, du mauvais chemin pris par sa biographie. Alors que c’était de l’inévitable effondrement de toute vie sur elle-même, dont il était question.

5.
Dans les « centres d’intérêts » de sa page Myspace, Peter Walsh met en bonne position ce qu’il appelle les « Paul Delvaux’s sleepwalking blondes ». Observons L’Echo (1943) :

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Ce tableau est la pochette virtuelle de Drift. Entre Walsh et Delvaux, plus encore qu’une sensibilité commune, il y a un même courage à se confronter aux « plus poignantes nostalgies » (Paul Fierens, à propos du peintre bruxellois, 1944). Surtout, dans ces deux œuvres de stature selon moi égale, s’accomplit cet apparent paradoxe : c’est la forme qui émeut. L’œuvre vaut par ses rapports de proportions, les éléments qui la composent ne sont là que pour faire exister cette grande émotion presque abstraite, presque à vide : muette, sans pensée, sans couleur (ou d’une couleur sans nom), qui occupe le fond du monde, dont l’artiste rend témoignage.
S’il y a quelque chose de l’Antiquité dans Drift, c’est d’abord cela : la beauté se diffuse de façon égale, de tous les points qui le composent. L’incessante irruption de la biographie, les accès de colère, de dégoût, de pitié, de Peter Walsh, s’inscrivent dans ce maillage serré, égalisant ce qui doit l’être. Comme chez Delvaux, la forme et la vie se soutiennent en s’opposant : la forme ôte à la vie son caractère obscène ; et la vie tire la forme du piège de la « qualité ».
Dans L’Echo, une part d’enfance et d’apprentissage subsiste dans le traitement de la perspective. La muraille à gauche a presque ce côté touchant du débutant appliqué. Dans Drift, les guitares d’Atkinson et de Walsh ont quelque chose de calligraphique, présentant une série régulière de pleins et de déliés. Il est souvent recours à la circonvolution brève (les guitares s’enroulant comme les syllabes de cette phrase : Knowing your were loved…). Dans les musiques orientales, voire les plus commerciales d’entre elles, c’est la même circonvolution brève qui, répétée, permet d’étirer le temps, de placer des couplets, de faire la chanson.
Il ne faut pas s’y tromper : chez Delvaux comme chez Walsh, tous les éléments apparents de naïveté ou de maladresse, tout ce qui, ailleurs, est facilité d’écriture, est à porter ici au compte de la grandeur. Comme des stases dans l’œuvre, se ménagent des surfaces communes à tous les autres hommes. Une part d’expression première subsiste, afin de mieux interpeller le spectateur ou l’auditeur sur son terrain.
Pour toutes ces raisons, Peter Walsh est moins un romantique qu’un surréaliste – au sens de Delvaux, au sens des Nits : quelqu’un qui construit ses sentiments comme d’autres construisent leur pensée. A l’image des blondes créatures somnambuliques, le puissant sentiment romantique n’accepte de se délivrer qu’à la faveur d’anomalies diverses – dans les points de vue, dans le temps, dans le rapport entre soi et l’autre – ; en se glissant en elles.

Pour ne pas conclure...

Pour Peter Walsh, la création artistique fait partie du métier de vivre. Du moins, je crois qu’il a dit cela dans All the Time in the World, une chanson de 1995 adressée à son père, voyageur de commerce récemment à la retraite. A cet « homme si bon », à qui il renonce bientôt de se comparer, le fils demande : « Qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? »
En acceptant de rester en vie, il a laissé au temps cyclique une chance d’opérer, apportant avec lui quelques chansons, un album de loin en loin, une petite série de concerts. Ce temps est revenu : dans quelques jours Peter Walsh sera parmi nous : il nous faut nous réjouir.


Peter Walsh se produira à Chinon le 10 novembre 2009, à Paris le 11, à Clermont-Ferrand le 12. Evénement organisé par Emmanuel Tellier de 49 Swimming Pools, qui assure la première partie.


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Vendredi 24 juillet 2009

 

Dix-neuf minutes à ne rien faire d'autre que s'étonner, ressentir et réfléchir, les amateurs de pop ont connu cela avec Let the Snakes Crinkle Their Heads to death, le mini-album instrumental de Felt, de 1986. Pour la seule fois peut-être de l'histoire, toutes les composantes y faisaient événement, de par leur seule existence. Le traitement sonore ne se distinguait plus de la note jouée. Il n'y avait pas de fond à cette forme-là.
Encore fallait-il s'autoriser à s'étonner et ressentir, accepter l'expérience, ne pas rire, s'aimer suffisamment soi-même pour suivre son seul jugement, construire et défaire, sans cesse, en pensée, de nouvelles explications à la chose entendue.

Expérience blanche, dont on sort sans gain (en « nombre d'idées », pfuit, tout envolé), mais avec le sentiment de respirer double.

Ce sont quasi dix-neuf minutes d'une expérience jumelle, que, si vous ne possédez pas encore tous les albums de Felt (j'y pense aussi parce que notre nouveau rédacteur Arnaud Maïsetti s'est mis en tête de commencer par le fantastique Poem Of The River de 1987), vous pouvez connaître, ici et maintenant.
Le cinéaste Jean-Claude Rousseau a en effet autorisé, pour une durée d'une semaine déjà entamée de deux jours, notre site bientôt partenaire Independencia à diffuser son dernier film Série noire. Expérience sensorielle totale, doublée d'un entretien sur l'image, le cadre, le temps, le son, qui devrait vous faire dix ans.

Qu'est-ce qui, dans l'image, est d'un réalisateur ? Qu'est-ce qui, dans un album de Felt, est de la volonté de Lawrence ?
A l'extrémité de la notion d'auteur, à l'instant même de sa dissolution, quand le seul hors-champ possible « devient le hors-film », il y a, de temps en temps, une œuvre qui s'inscrit : Les dimanches de Jean Dézert avant-hier (Jean de la Ville de Mirmont, 1914), Felt hier, Jean-Claude Rousseau aujourd'hui.

Un livre, un disque, un film, c'était la sélection de l'été d'On a Good Day.

Sylvain

Vers Série noire.
Vers
l'entretien.


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Dimanche 12 juillet 2009

 

Visuels : Thibault Balahy

Tandis que nos amis d'
Independencia offrent une belle couverture du FIDMarseille (8/13 juillet), On a Good Day ouvre son mercato avec l'arrivée d'Arnaud Maïsetti. Il est l'auteur d'Où que je sois encore, paru en 2008 au Seuil dans la collection « Déplacements » de François Bon. Récemment, sur son site, dans un texte sur Dylan il se demandait : « Quel sens cela a-t-il... » (de la part de l'artiste, de faire ceci ou cela). J'ai alors décidé de prendre contact avec lui, comprenant qu'il ne parlait pas de chansons, mais d'actes. Certes, il est ici question d'un concert, mais à sa façon d'y chercher des pensées et des symboles, j'entrevois qu'un grand disque n'a pour Arnaud rien à voir avec des critères « musicaux » ou de « qualité ».
Nous verrons cela bientôt, au sein d'une équipe nouvelle. En attendant de retrouver notre régularité de parution, voici cet article sur Dylan, et ici le
lien, si vous souhaitez le lire dans son contexte d'origine.
Merci et bienvenue à Arnaud, ainsi qu'aux récents abonnés à notre
alerte e-mail.

Sylvain

De retour du concert de Bob Dylan,
le 8 avril 2009, au Palais des Congrès, Paris


De là où l'on est, presque tout en haut et sur la droite, on ne verra de lui que sa silhouette. Sans doute est-ce aussi bien. Du visage qu'on dit sans âge, des mains, de la maigreur du corps - rien qu'une ombre qui se déplace (comme s'il glissait) avec autant de présence, d'intensité, de souplesse, que de simplicité. À la fin du concert, beaucoup de ceux qui étaient assis à côté de nous descendront plus bas, s'approcheront de la scène pour les dernières chansons. On restera ici, la silhouette de loin, à bout portant cependant.

À chaque chanson, ce sera la même chose - on met du temps à reconnaître, on se regarde et on essaie de retrouver : parfois, ce sera au refrain, ou à une ligne mélodique jouée en avant, ou simplement à un mot, qui fait revenir avec lui toute la chanson. Parfois, on ne la reconnaîtra pas jusqu'à la fin. Ce n'est pas ce qui compte, bien sûr. Mais quand soudain on retrouve, cette chanson qu'on a écoutée tant de fois et si simplement et évidemment là reprise, déplacée ; ce qu'on entend alors, c'est plus qu'une autre version : c'est une version qui prend en charge la totalité de celles qui l'ont précédée. Ainsi de la terrible « It's alright, Ma (I'm only bleeding) », sa douleur lentement déconstruite, recomposée : non plus, dans le flot, poussée et étirée, mais comme retenue, contenue et finalement soutenue par les instruments, là où, dans l'enregistrement de 65, la scansion des mots appuyait la ligne jouée nerveusement à la guitare.

Ainsi, oui - ce dont tu m'avais déjà parlé, souvent, et qui m'avait intrigué : que c'est une autre manière de concevoir une chanson : et que ce qu'il fait, sur scène, c'est littéralement dénoncer l'idée même qu'il puisse y avoir une chanson originale, chanson en amont qu'il s'agirait de rejouer. Il n'y pas de chanson originale, parce qu'il n'y a pas d'origine. Ou alors, à la rigueur, seulement en avant - beyond the horizon. Ce qu'il fait, à chaque concert, c'est recomposer la chanson, c'est même la composer : on n'a pas à reconnaître ce qu'on a déjà entendu, puisque c'est autre chose qu'on entend. Ce qui rend la chose douloureuse - ce qu'on entend, on ne l'entendra plus, jamais. Ce qui rend la chose si joyeuse : ce qu'on entend, personne d'autre que nous, jamais, ne l'entendra.

Parce que finalement : quel sens cela a, de jouer plus de 40 ans après les avoir écrites, ces chansons ? Ouverture du concert par « The Wicked Messenger » (époque John Wesley Hardin, 68) : rien de semblable avec le chant haut, la mélodie travaillée sur mouvement ascendant et descendant, courbe qui tourne sur le chant folk dans sa tradition répétitive et scandée par une même pulsation à la basse. Ici, c'est d'entrée un son compact, assuré par deux guitaristes, un bassiste (exceptionnel), un batteur (efficace) et un violoniste. Ces musiciens qui l'entourent sont tous habillés de la même manière sobre, costume clair, chapeau ; cinq Mister Jones alignés sur la gauche, dessinant une ligne courbe, demi-cercle qu'il ferme à lui seul, derrière son clavier, à droite, de profil, ou, plus exactement, face à ses musiciens. Un son compact et cohérent, serré, rond, évident, pas vraiment en forme de mur dressé, plutôt construit pour faire entendre la manière dont la chanson se bâtit, peu à peu. On entend chaque instrument, clairement - et les échanges entre les musiciens : on entend l'échange, et on entend ce qui rend la musique essentielle : sa justesse sur tous les plans.

Quel sens alors, de les reprendre ? Se dire (se surprendre à penser cela sur la première chanson) : et si ces chansons avaient été écrites tout simplement pour être jouées maintenant ? Les jouer maintenant, ce soir, ce serait non pas justifier leur existence passée (comme le font les autres chanteurs) : mais au contraire donner une justification présente à leur création lointaine. Mots qui terminent la première chanson du set :
« And he was told but these few words, / Which opened up his heart, / "If ye cannot bring good news, then don't bring any." »

Dès la deuxième chanson, il s'avancera, et jouera de la guitare : bien sûr, simplement, et à peine - le reste du temps, il restera derrière le synthé, mais parfois, il jouera aussi de l'harmonica. Pour le moment, il joue « Lay, Lady, Lay », et, tu vois, il joue de la guitare. Ce n'est rien, et c'est sans doute largement symbolique. Mais dans l'arrangement très souple de la chanson, il joue souplement de la guitare - dès la deuxième chanson, en fait, cela pourrait s'arrêter, le corps s'était exposé, à la douleur, à la lourdeur de ce manche pour ces poignets. Et le corps avait une nouvelle fois passé par delà la chanson pour donner les paroles, avec justesse, précision, douleur, joie.

Il y a ce grand moment de la troisième chanson, peut-être le sommet du concert qui en comportera tant : « Things have Changed. » Je me tourne vers toi, j'essaie de te dire le poids de cette chanson qui m'accompagne ces derniers mois, et tu comprends sans doute, à mes gestes maladroits. Il y a la justesse de chaque mot, qui tombe sur la note juste, il y a la grande force de ce son qui se pose sur tout cela, sans l'écraser, mais qui le porte.

Sa voix : tout de suite, on le sait bien - il ne chantera pas. Non qu'il se refuse à chanter, mais c'est ainsi : la voix n'est plus capable de soutenir le chant. Ce qui reste cependant, de la voix dépouillée, de la voix qui serait sans hauteur (ou alors, avec une hauteur grave et une hauteur aigue, et quelques nuances mineures) - ce qui reste, c'est, peut-être, ce qu'on nommera ensemble, à la fin, le timbre. Un timbre plus vraiment tonal, mais si puissant qu'il lâche le mot comme on tire sur une corde d'une guitare, appuie sur le marteau d'un piano. Un timbre, oui, qui suffit à renouveler la chanson parce qu'il l'oblige à fouiller différemment la scansion du vers, les intonations et les accents qui apparaissent à nue désormais, et dont le timbre doit se réapproprier justesse et rapidité. Ce qui sonne alors, dans sa gorge, ce ne sont plus les notes, mais c'est, bien plus, le rapport de chaque mot à la phrase, et de chaque phrase à la phrase musicale qui l'entoure. Ce n'est pas qu'il parle, mais dans une distance qui l'éloigne autant du chant que de la parole : une position qui est désormais la sienne, ce mouvement qui le déporte vers ce qui au-delà du chant et de la parole donne finalement sens à la question : reprendre les vieilles chansons pour les emmener dans ce territoire où le chant n'est plus nécessaire. « Ain't talkin', just walkin' »

Et ce qui se retrouve alors, étrangement, c'est ce qu'il avait abandonné dès les premiers albums et qui était pourtant des sommets : ces chansons parlées (« Talkin' New York » ; « Bob Dylan's Blues »...), comme délivrées sans mélodie. Détimbrée, la voix, par nécessité, déploie une scansion qui fait des chansons les plus mélodiques de véritables talking songs, seulement heurtées par le rythme modulé des accentuations, des accélérations. Voix décharnée, voix dépouillée, raclée, mais dans le creux de laquelle peut se fouiller au plus profond, au plus élémentaire ce qui fonde le chant - un balancement du corps vers ce qui le rend essentiel : cette hachure qui, en décomposant le mot, le renouvelle. Ce qu'on écoute - cette traversée même, par la brisée du corps, d'un phrasé mat.

Tu m'avais dit - il ne joue plus les chansons les plus emblématiques. Mais pourtant, il finira, après le rappel, par enchaîner « Like a rolling stone », « All along the Watchtower », et« Blowin' in the wind ». Presque dans le même son à chaque fois (et au juste, c'est une même chanson de deux heures qu'on entend, tant la cohérence, l'enchaînement, rend l'ensemble si uni, si serré, si juste, accordé au premier la du premier son) - les mots de ces trois chansons posés par dessus cela, et comme dans le détachement : the answer, my friend.

Derrière le groupe, extrême raffinement des jeux de lumière - entre deux chansons, c'est noir complet sur scène, et les premières notes de la suivante qui s'amorcent dans le noir, depuis le noir : musique qui donne le signal de la lumière. Parfois, sur le grand mur derrière eux, ce sont des rayons de lumières qui semblent tisser de grands fils entrelacés, et je trouve l'image juste avec ce qui se tend, là : les relations entre les chansons écrites et rejouées, les fils qui ne sont pas généalogiques, mais, une nouvelle fois, qui se brisent les uns sur les autres. Et on se dit, peut-être (quand j'entends « Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues again », c'est plus évident encore) que ce sera la chanson écoutée sur scène qui va donner naissance aux écoutes futures de la chanson de 66. Parfois, le mur reste sombre derrière, et se dessinent en ombres chinoises les contours des musiciens, en immense. Images parfaites. Ombres portées (et dédoublées), de sa silhouette, sur la droite du mur, et en surimpression : silhouette dont l'ombre est sa propre ombre ; dont l'ombre sur le mur, haute de plus de cinq mètres, rend plus visible à mes yeux (de là où je suis placé) les contours du visage.

Quand on se lève, à la fin, on échange quelques mots tous les deux, on sait bien que c'est inutile. Les mots qu'on dira, et ce qui s'écrit ce soir. L'essentiel, c'était, à quelques dizaines de mètres de nous, ce qui s'est joué - on joue quelques chansons sur deux heures ; on joue toute une vie, et on ne sait pas vraiment si c'est la sienne, ou celles de ceux qui l'écoutent ; on joue quelques mots qui ont sans doute été urgents un peu plus de vingt ans avant ma naissance, et qui me sont assurément nécessaires, un peu plus de vingt ans après ma naissance. On joue ce qui ne se jouera plus. On joue une seule note tenue dans la gorge sur des centaines jouées sous les doigts. On joue les blessures, ce qui donne du prix au défaites, on raconte les solitudes qu'on a partagées, soixante ans durant - et combien la voix garde trace : vers où elle continue d'aller.

Tu me parles de ce concert auquel tu as assisté autrefois, en Irlande, et qui a été si décevant - et de ce soir, qui répond, et plus que cela même, aux promesses : qui justifie sans doute tout ce qu'on dépose à chaque écoute, à chaque chanson ; soir qui nous semble sans mesure. Ce qu'on est venu écouter est sans mesure. Ce qu'on est venu voir, ombres portées sur le mur par des nappes de musique, sens délivré sur scène par quelques mots, quelques vibrations de l'air, un secret dans une lettre qu'on adresserait à ce qui passe dans le temps à travers quelques chansons qui donnent à l'écriture sa part la plus précieuse : est sans mesure.

 

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Mercredi 20 mai 2009


Si comme moi vous ne vous intéressez pas du tout au festival de Cannes, un contre-site au nom emprunté à Raya Martin propose une littérature très différente de l'habituelle promotion maquillée en critique. L'un des deux rédacteurs est Antoine d'On a Good Day mais ne voyez dans cette notule nul copinage : on lui en veut beaucoup de n'avoir plus écrit ici depuis un an. Simplement, son site est bon, parce qu'il ne parle pas du festival mais de quelques films, et encore, des films mis en perspective de thématiques d'habitude off et réservées aux conversations entre critiques.
Continueront-ils ensuite ? C'est souhaitable. Pour l'instant, comme ils le disent, ils sont "sans l'évidence d'un avenir".
Quant à On a Good Day, son avenir est évident : avec une nouvelle équipe. Je suis en train de la construire.

Un peu de lecture, donc, en attendant :
http://www.independencia.fr/indp/accueil.html


Sylvain

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Dimanche 5 avril 2009


   
   Pochette par Gralak
   Texte : Frédéric & Sylvain 


Après Stephen Duffy, second volet de notre série consacrée aux paroles de chansons. Où nous osons la question : et si This Charming Man (1983) comportait un fort sous-texte hétérosexuel ?





Punctured bicycle
On a hillside desolate
Will nature make a man of me yet ?
When in this charming car
This charming man

Why pamper life's complexities
When the leather runs smooth
On the passenger seat ?

I would go out tonight
But i haven't got a stitch to wear
This man said "it's gruesome
That someone so handsome should care"

A jumped-up pantry boy
Who never knew his place
He said "return the rings"
He knows so much about these things
He knows so much about these things

I would go out tonight
But i haven't got a stitch to wear
This man said "it's gruesome
That someone so handsome should care"
Oh, la-la, la-la, la-la, this charming man ...
Oh, da-da, da-da, da-da, this charming man ...

A jumped-up pantry boy
Who never knew his place
He said "return the ring"
He knows so much about these things
He knows so much about these things
He knows so much about these things


Un jeune cycliste est victime d'une crevaison, seul, au sommet d'une colline nue. Un homme plus âgé (« man ») lui propose de profiter de sa voiture : pourquoi donc se compliquer la vie quand on peut s'abandonner au cuir confortable d'une berline ? Le jeune cycliste confie qu'il devait sortir ce soir-là, mais qu'il n'a rien à se mettre - ce à quoi l'autre, quel homme charmant ! , répond qu'un tel argument n'est pas recevable venant de quelqu'un de si mignon. Puis, il lui dit qu'il va lui renvoyer ses roues de bicyclette (« Return the rings ») une fois réparées : il  en connaît un rayon en roues de bicyclettes !

Plus sérieusement, le jeune homme peut voir en sa crevaison sur une colline désolée la métaphore de son désarroi social. Un homme plus expérimenté lui montre qu'une autre approche de la vie est possible. Bien sûr les différences d'âge et de classe installent entre le conducteur et son passager un écran invisible. Entre l'immédiateté proposée (ce trajet en voiture en forme de bulle temporelle protectrice) et le triste constat sur soi-même qu'elle ne demande qu'à susciter, il y a une lutte dans l'esprit du jeune homme. Pour ne rien arranger il y a ce mariage auquel on le promet, et qui ne l'enchante guère. Il s'en ouvre à l'homme plus âgé et sans doute divorcé, lequel n'a qu'un conseil : renvoyer bagues et anneaux (« Return the rings ») !

Alors bien sûr, un « jumped-up pantry boy » est un giton. L'expression apparaît telle quelle dans des textes de l'époque victorienne. Le « charming man » entend séduire, au sens de « seduce », le jeune garçon sur le cuir si confortable de la voiture, et ce dernier, qui se posait encore beaucoup de questions sur lui-même (« Will Nature make a man of me yet ? » / « Who never knew his place ») en saura nettement plus sur sa « nature » après cette initiation. 
Mais cette histoire de giton est aussi une citation. « A jumped-up pantry boy who doesn't know his place » est ce que balance Laurence Olivier à Michael Caine dans Sleuth (Le Limier) de Mankiewicz. De même que l'histoire de « sortir ce soir mais je n'ai rien à me mettre » : citation texto d'une pièce de Shelagh Delaney, A Taste Of Honey.
Le recours aux citations atténuerait plutôt le propos, en renvoyant la séquence à des terrains balisés, extérieurs à cette voiture. A des degrés divers (précisément pour l'un, confusément pour l'autre), l'homme et le garçon ont conscience du cliché de leur situation présente, et c'est ce retour réflexif des protagonistes sur eux-mêmes dont la chanson ferait le récit. On en reste au vague moment de trouble, à la pensée amusée, à une ambiguïté qui n'engage pas.
Symbole de cette indécision : la bicyclette, métaphore de la bisexualité dans de nombreux documents (on a cette même image dans un roman génial : The Third Policeman, de Flann O' Brien). Une chose est sûre en tout cas : ils ne vont pas commencer là une relation, et se retourner les appels téléphoniques (« Return the rings »).

Ici s'achève l'article de Frédéric et Sylvain. La suite regarde le seul Frédéric. Précisons que le garçon parle anglais. Son état mental serait donc en cause.

Un jeune homme a emmené sa petite amie au sommet d'une colline, ce sera sa première expérience sexuelle (« will Nature make a man of me yet ? »), et là, catastrophe, le « Little Johnny Rubber », ou « French Letter », se déchire : angoisse du jeune homme, qui s'inquiète d'une grossesse non désirée (« will Nature make a man of me yet ? ») En même temps, faire l'amour sur le siège en cuir d'une voiture, n'est-ce pas finalement ce que tout jeune homme désire ? Et puis, quand on est aussi beau que lui, à quoi bon se poser des questions existentielles ? « Oh, et puis, je ne vais pas épouser cette jeune fille, qu'elle rende les bagues au bijoutier ! »
Alors la chanson adopte l'éternel point de vue de la jeune fille abandonnée avec enfant par un modeste (socialement parlant) Apollon devenu un homme cynique (« He knows so much about these things ») et fortuné, lutinant sans vergogne de pauvres cosettes à l'arrière de son véhicule de fonction.

 

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Lundi 23 mars 2009


      Pochette : 
Youri Gralak
      Texte : Julien (+ Sylvain)

      Vidéo : Good Week-End

 

Je repars d'une hypothèse évoquée dans mon article sur Louis Philippe : la mort de la musique indépendante anglaise. Eddie Argos, chanteur et parolier d'Art Brut, sur ce premier album de 2005, le dit d'une autre manière : « Popular Culture no longer applies to me ». Les deux constats en effet se recoupent : en Grande-Bretagne, culture populaire et musique indépendante ont longtemps marché ensemble (Orange Juice, Jam, Smiths, Pulp). Désormais Argos, pas plus que Louis Philippe, ne peut lire le NME.
Nous allons voir comment les deux hommes, sur un même constat, appliquent des stratégies opposées.

Le problème qui se pose, à qui découvre Art Brut, c'est que le groupe semble justement ancré dans cette popular culture dévoyée des années 2000, avec ses murs de guitares punk sans nuance apparente, ses riffs blanchâtres comme il s'en produit tellement depuis 2002-2003, avec le revival d'une certaine scène anglaise (Gang of Four, P.I.L., Wire...), au langage encore simplifié. Bref, Art Brut semble s'inscrire dans ce conformisme.
La différence s'appelle Eddie Argos.
Dans Bang Bang Rock & Roll, la voix et les textes jouent un rôle supérieur à la musique. Mieux : ils font office d'instrument principal, déterminent la couleur des morceaux, donnent le sentiment de pouvoir modeler à leur guise la matière sonore, alors même que l'homme au micro, de son propre aveu, ne sait pas chanter. Eddie Argos ne chante pas : il intervient.
Sa marque première, fascinante, tient à sa prononciation totalement inouïe de certains mots - « rock'n'roll », « Velvet Underground », « kids » - dont il fait des poèmes en soi, évidés de tout ce qui, dans leur signification originelle, lui déplaisait. On a écrit au sujet d'Argos qu'il était l'un des dépositaires de l'accent cockney : je ne partage pas cette théorie. Son phrasé échappe aux canons linguistiques existants, et n'a rien à voir avec les jeux de rimes propres au fameux argot londonien. D'ailleurs Eddie Argos n'est pas londonien : originaire de Weymouth. La candeur de son expression orale ne se forge pas dans une capitale.

Quant aux textes, ils éclairent une stratégie musicale assez « cheval de Troie » : adopter la panoplie sonore de l'adversaire, pour mieux imprimer en lui la singularité d'un message, d'une bonté. Lorsque Louis Philippe ou Sean O'Hagan contredisent la musique dominante par la recherche d'un raffinement musical et textuel aux limites toujours repoussées, Art Brut, pour sa part, sépare les problèmes, se fait sioux, se fraie un chemin dans le système, pour mieux aller s'y faire dégommer, ou moquer de soi, aussi, peut-être.
Car il y a bien une part de fatalité dans tout ça. Pour mener contre le système ses assauts de gentillesse, Argos sait qu'il ne dispose pas de la technique de chant et de guitare d'un Jonathan Richman - l'un de ses modèles. L'avancée en crabe s'explique aussi par la recherche d'autres voies vers un degré de poésie, de grâce, qui serait équivalent. Chemin faisant, il croise des thèmes classiques, mélange la vie et l'art (bruts, les deux), reproduit la geste d'un Ray Davies qui, en 1966, écrivait à sa sœur enfuie une chanson pour l'implorer de revenir : Argos, c'est à une Emily Kane bien réelle, dont il donne le vrai prénom et le vrai nom, sans lui demander son avis, qu'il écrit une chanson, pour lui dire que depuis l'adolescence, il n'a cessé de l'aimer. Dix ans et neuf mois, trois semaines, quatre jours, six heures, treize minutes, quinze secondes, il a pensé à elle. Pour de vrai. For real. Et il a tellement souffert qu'il peut bien prendre ce risque supplémentaire. Dans le clip, un gros cœur rouge, brisé, scotché sur son costume, emprunte la voie de la comédie et du pastiche pour dire le plus authentique. Il feint de pleurer, pour dire combien il est triste.
L'opération va si loin que, depuis, il ne cesse de répondre à la question de la vérité... Encore aujourd'hui, sur son site, répondant à une sorte de FAQ : « Oui, j'ai bien un petit frère qui vient de découvrir le rock'n'roll, oui Emily Kane existe bien, non, je ne suis pas ironique... »

Il va sans dire que l'Argos est un baromètre à violence de toute première précision. Kele Okereke de Bloc Party, n'est pas sorti grandi de sa brouille publique avec lui. C'est en cela qu'Eddie est pop : par sa capacité à révéler l'autre et l'époque. Moins par une pratique musicale (ou bien par fragments épars, bouts d'« harmonies vocales », chœurs placés de façon incongrue dans Rusted Guns of Milan, narration sombrement drôle d'une panne sexuelle), qu'en tant que projet conçu pour le collectif, le sociétal : Argos tient le miroir, et se débrouille pour obliger le monde à se regarder dedans. Eddie Argos est un Luke Haines gentil.
Ce n'est pas un hasard si cohabitent sur l'album deux chansons en négatif : Good Week-end et Bad Week-end. Dans les mauvais jours, le disque permet de se sentir moins isolé, et se dire que l'inaptitude à l'époque n'est pas forcément coupable. Dans les bons jours, il vous accompagne un début d'histoire d'amour avec une efficacité maximale, transformant le bonheur en joie et la joie en jouissance sans problème, et dans l'autre sens aussi, selon la distance à laquelle on souhaite se tenir de son Emily Kane.

A noter : le 20 avril sortira le troisième album d'Art Brut, et il s'appelle Art Brut vs Satan.

 


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Jeudi 19 mars 2009

 

Par Sylvain :

Quelques mots en attendant l'article de Julien, sur ce qui nous pousse à « twitter », c'est-à-dire poster sur la plateforme Twitter.com des messages de 140 signes.


Déjà, après quelques jours un peu foufous, de découverte, nous avons décidé de classer notre production. Le profil collectif On a Good Day se recentre sur la musique (une idée en passant, un lien vers une chanson, une vidéo...), en complément des articles du présent site, tandis que les messages poético-personnels retrouvent leurs auteurs sur autant de profils séparés.
Soit pour le moment :

http://twitter.com/_sylvain
http://twitter.com/_guillaume
http://twitter.com/_emmanuel
 
http://twitter.com/OnaGoodDay

Maintenant beaucoup de gens nous demandent : Mais... quel intérêt ?

Je passe rapidement sur le côté tantôt oulipien, tantôt haïku, de ces messages écrits sous le contrôle d'un compteur décroissant de 140 à 0, que tout le monde appelle spontanément le « compte à rebours » alors que rien ne se produit de particulier, à zéro. Sinon l'impossibilité de poster son "tweet".
Je passe sur le plaisir d'écrire des mots très longs, ou inutiles à l'information pure, pour braver le décompte et imposer une couleur, une nuance, un air plus chaud ou plus froid.
Je passe, parce qu'il passe aussi, ce plaisir.

Le fameux « intérêt » que le néophyte questionne, et qu'il préjuge nul, ne se livre qu'à celui qui se crée lui-même une identité sur Twitter. Cela peut sonner publicitaire, mais ça ne voulait pas l'être. Simplement, chacune des adresses que je viens de donner ne renvoie qu'à un « profile » : les messages, empilés, du titulaire de la page, formant une sorte de mini-blog. Intérêt limité, donc (sauf à nous aimer éperdument, mais nous n'en demandons pas tant).
L'usager de Twitter, appelons-le ainsi, dispose quant à lui d'une seconde page, dite « home », où s'inscrivent en temps réel, dans l'ordre de leur écriture, ses propres messages, certes, mais aussi ceux des personnes auxquelles il a décidé de s'abonner (on dit « suivre »). Il voit donc son écriture mêlée à celle des autres. Très rapidement cette écriture qu'il dit la « sienne » doit se trouver de nouveaux points d'ancrages, si elle veut survivre à cette immersion dans un monde. L'effet qui dans l'isolement semblait de premier ordre, se révèle nu.
L'usager doit surtout renouveler plusieurs fois un même effort mental, consistant à se souvenir que les « autres », ceux dont les messages apparaissent sur son écran, ne voient pas cet écran, ce « home », tel qu'il s'organise pourtant là sous ses yeux. Ils ne le voient pas, et pourtant ils en font partie.

Bien sûr, en tant qu'amateurs de pop, nous prenons plaisir à « suivre » Darren Rademaker de The Tyde, ou Chris Difford de Squeeze, ou Mike Scott des Waterboys, ou Robyn Hitchcock, ou Damien Jurado, pour citer quelques grands twitterers. Mais ce hiatus entre le profile et le home produit un réseau étrange, où les connexions abondent mais ne sont pas, dans leur majorité, réciproques.
On ne cherche pas à « suivre » quelqu'un parce que sa fréquentation pourrait constituer un avantage stratégique pour rencontrer une autre personne, en vue de quelque gain social : l'absence de « renvoi d'ascenseur », annule toute politique de ce genre. Il n'y a pas hiérarchie mais horizontalité pure, exactement comparable à ce que Marion et moi disions de l'utopie de The Millennium.

Un jour, nous ne twitterons plus.

Je terminerai sur une évocation. Quelqu'un dont la pensée m'occupe beaucoup, ces jours-ci. Dans les derniers mois avant son suicide, en 1981, Jean Eustache passait ses nuits, dit-on, sur une sorte de plateforme téléphonique où tout le monde pouvait parler en même temps. Il fallait identifier une voix dans la foule, la reconnaître et se faire reconnaître d'elle, pour esquisser parfois une conversation. Chacun à ce numéro n'existait que par la parole, le grain, le souffle. Cela avait donc directement à voir avec le fait d'être en vie. Le rapport à l'autre se réinventait autour de cette conscience partagée (où les rapports sociaux habituels reposeraient plutôt sur l'idée que l'autre n'est pas tout à fait vivant.)
La différence entre le home et le profile, c'est l'écart, me semble-t-il, entre les deux versions d'Une sale histoire. Ou encore l'explication du problème d'étalonnage volontairement introduit entre les images et le commentaire, dans Les photos d'Alix. L'autre ne voit pas mon home, mais il en fait partie : il faut se le répéter, pour essayer de s'en convaincre. Dans le dispositif Twitter, à l'inverse de Myspace où l'on ne lit que des réponses, des réponses, des réponses, à des questions perdues, l'obtention d'une réponse n'est pas l'objectif visé par la parole. Et c'est cela, aussi, ce désintéressement de la parole, qui me semble eustachien en diable.

 



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Samedi 7 mars 2009

 


        Pochette : 
Youri Gralak
        Texte : Sylvain

        En écoute : One Day Goodbye Will Be Farewell

 

Ce disque a tellement à voir avec ce que nous sommes - avec l'idée que chacun se fait de lui-même et de son rapport à la société -, qu'un désaccord, à son sujet, entre deux personnes, en annoncerait de plus graves. Il ne s'agirait pas de divergence musicale, ni même de « goût », mais bel et bien d'une fracture éthique. Devant un film, ces deux personnes ne donneraient pas raison aux mêmes personnages. Immanquablement, lisant ce paragraphe, l'une penserait que je parle de moi, l'autre comprendrait que je parle du disque.

Pas affaire de musique : réglons la question. Dire que Morrissey a sorti « l'artillerie lourde », c'est autant manquer de sérieux que de reprocher à Gérard Manset ses instrumentations. Les fidèles de Manset ont compris qu'il fallait dépasser cet écart de « goût », si l'on veut pénétrer l'aura poétique, quasi religieuse, de son œuvre. C'est à cette hauteur que je propose d'aborder ce Morrissey 2009. Dépasser les critères de « production » et de son de guitare, pour se poser la seule question critique (et la seule que les critiques ne se posent pas) : cet album témoigne-t-il, ou non, d'une élégance morale ? Et alors je réponds : oui. Immense. A pleurer.

Pour l'expliquer, je dois repasser par l'origine. A l'origine il y avait les Smiths, et, apparus presque simultanément, les smithsiens : des gens que cette écoute enveloppait d'un halo particulier, comme si l'écoute constituait un talent en soi. Ces smithsiens historiques se reconnaissaient entre eux, possédaient les mêmes qualités de présence (ainsi qu'on le dit d'une photo), et pouvaient affirmer, tel le Morrissey d'alors : « Nous avons quelque chose qu'« ils » n'auront jamais. »
Sauf que le chanteur, en tissant ce lien si particulier avec ses fans, s'enfermait dans toujours plus de solitude. Ce sentiment d'appartenir à une sorte d'élite de l'adolescence, qu'il suscitait, fabriquait une exclusion de même nature que celle dont il faisait état dans ses chansons. Entre eux, les smithsiens devenaient amis, mais à la manière des bourgeois, d'une amitié jamais véritable.
Morrissey sentait bien que ces smithsiens-là n'auraient pas été très tendres avec lui, quelques années plus tôt dans une école de Manchester.
Puis il y eut les smithsiens tardifs, venus au groupe alors que celui-ci n'existait déjà plus. Ceux-là représentaient le « public profond » des Smiths, car leur retard même prouvait qu'ils n'avaient pas été dans les bons réseaux du lycée. Morrissey l'affirme aujourd'hui : « Je suis le chanteur des parias. » Mais le message des Smiths avait été ainsi formulé, que ses destinataires n'avaient pu le réceptionner en temps réel. Les smithsiens tardifs (le monde est plein de smithsiens tardifs) passeraient une grande partie de leur vie, et Morrissey aussi, à essayer de comprendre, et dépasser cela.

Years Of Refusal
marque ce dépassement. Que fait Morrissey, dès la première seconde et son fabuleux : « I-I'm doing very well... » ? Il vient nous recruter. Il prend le glam (la scène comme lieu magique et sacré), il prend le punk (la scène comme lieu contraire de la désacralisation et du partage), et il les fait fusionner de force. Incroyablement, il fait de son individualisme un humanisme. Il conquiert une liberté qu'il offre aux parias qui l'écoutent. Il nie la loi et lui oppose l'amour. Il pose le principe politique selon lequel une société heureuse serait une société qui l'accepterait lui.
Puis, au beau milieu de l'album, il offre une chanson, ouvrant son style habituel, à ses fans latino de Los Angeles. Et dans cette chanson même, When Last I Spoke To Carol (noter la trace de dandysme ancien dans l'antéposition de « Last »), il n'oublie pas de glisser cinq notes de Hasta Siempre, Comandante...
... et de stopper net la mélodie de Carlos Puebla. Il le fait sans ironie, c'est même pétri de respect, mais il doit le dire avec force à ces parias qui se font tatouer son nom : il n'est pas le nouveau Guevara. Pas plus qu'il n'était Capone sur la pochette de You Are The Quarry. Pas plus qu'il n'était Elvis dans son fameux concert filmé, avec MORRISSEY en lettres rouges géantes en fond de scène, dont la vidéo a beaucoup circulé. Pas plus qu'il n'était le premier violon de je ne sais quel philharmonique, sur le visuel de Ringleader.
Pas plus qu'il n'est le papa du bébé qu'il tient si drôlement et puissamment, sur celui-ci.
Qui est-il alors ? La somme de toutes ces entités ? Ce serait trop facile. Disons plutôt le résultat de la chute, de la réduction à poussière, de toutes les icônes. Y compris la sienne. Il ne faut pas s'étonner de lire des « critiques » aussi vengeresses, voire haineuses, de cet album, de la part d'anciens organes du smithsisme historique. Pour la première fois, un disque de Morrissey brise bruyamment cette ambiance de repas bourgeois où la vérité jamais exprimée (l'absence de Johnny Marr) fait rendre un son creux à tout ce qui tente de se dire.
Pour la première fois, donc, Morrissey assume seul la fonction des Smiths : aider à vivre celui qui écoute. Lui offrir une qualité de présence, au présent, dont il peut se sentir investi, plus fort, mieux. Cette présence exigeait de Morrissey une certaine paix avec lui-même, et il la combine, assez étrangement, avec une colère redoublée contre le monde. Dans cet équilibre de la paix intérieure et de la pugnacité, il trouve la juste adéquation entre quatre grandes composantes : pensée, image, gestes, chansons.

Ce moment de fusion, d'éclair magique tel qu'il est symbolisé dans les dessins animés par une lumière enveloppant les personnages au moment où leurs mains entrent en contact, Morrissey l'a appris de David Bowie. Dans You Were Good In Your Time, chanson qu'il s'adresse aussi à lui-même, Morrissey dit merci à la star de naguère, et ajoute : « Mais maintenant tu es mort ». La star est morte, l'être humain vit. Il est beau que Morrissey soit retourné à la source du glam, y puiser son plus humble contraire.
Suggérer des gestes, y compris dans une image immobile ; suggérer cette image dans les chansons ; suggérer la direction même du regard pour contempler cette image : Morrissey solo n'y était jamais parvenu à ce point. Sa personne, nue, devient alors si perceptible qu'il nous faut presque refaire un travail de séparation et de classement dans cet autoportrait complet, dont l'impact immédiat se prolonge.
Cette combativité par exemple, surprenante pour un rocker anglais de cinquante ans, me semble devoir être dissociée du feuilleté de significations que ses textes continuent de créer. Il ne faudrait pas aller s'imaginer que le brouillage des pistes est un outil de lutte contre la société, par lequel, devenu seul maître du sens, il tirerait quelque vil profit personnel. Non, il n'y a chez lui aucune stratégie parasitaire de la vie des autres gens, et l'ambiguïté n'est que le résultat d'une exigence de vérité : être à l'extérieur comme on est à l'intérieur. Donc un peu compliqué, contradictoire. Mais la dimension contestataire, elle, est frontale.

L'amour contre la loi
, ai-je dit. Je voudrais développer cette idée. La loi est une traduction de la morale. Et comme dans toute traduction, il y a une trahison, quelque chose qui s'est perdu en route. Certains en restent inconsolables : Manset, Morrissey. Car ce « quelque chose » qui s'est perdu, ce langage oublié, c'est l'amour. On dit de Years Of Refusal qu'il cogne fort et sans finesse, mais c'est plutôt une exigence d'amour affirmée avec éclat. (Soit dit en passant, je n'ai jamais entendu autant de petits décalages subtils dans cette discographie solo, mais cela n'a aucune importance par rapport à ce que je voudrais essayer de dire.) Morrissey ne fait pas partie des gens qui vous font la morale ; il fait partie des gens qui vivent selon une morale, ce qui est non seulement différent, mais, toujours, antagoniste. La première catégorie dit la loi ; l'autre dit l'amour.
Years Of Refusal porte l'amour en pendentif. L'amour comme valeur d'opposition perpétuelle, et de combat. Sur la pochette, Morrissey ne donne pas au bébé les signes exigés par la loi, par le regard social, celui qui vous fait la morale dès que vous avez un enfant (j'en témoigne). Cette pochette, ce n'est pas le gros câlin au pays de la bêtise et de l'économie marchande. Et le bébé, d'ailleurs, s'éclate bien. Sa main ne touche pas celle de Morrissey, mais dans leurs deux regards, est une satisfaction commune. Celle d'être là, d'être présents comme de petits Bowies. Presque un amusement pris ensemble, à jouer ce tour à la loi. Entre les deux être humains présents sur cette photo, règne une égalité absolue.

C'est tout cela, que j'appelle « l'élégance morale » : accepter de passer pour le contraire de ce qu'on est, aux yeux de ceux qui prétendent l'être mais ne le sont précisément pas. C'est le vieux truc de Kipling, qu'on ne croyait pas quand on nous l'apprenait à l'école, l'histoire des paroles travesties par des gueux pour exciter des sots. Le plus abject, c'est de lire çà et là que Morrissey « n'assume pas son âge », alors qu'il fait œuvre de la pleine acceptation de celui-ci. Humblement, et sans s'humilier. (Où tout le monde fait le contraire : orgueilleusement, et en s'humiliant.) Parti de la référence à Wilde, à l'époque des Smiths, il incarne le vivant paradoxe de ce livre, A Picture Of Dorian Gray, qui développe le refus de vieillir selon une fable si absurde, cette histoire de portrait magique, qu'en transparence apparaît l'inverse consentement.
Et tel Oscar Wilde face à la loi qui l'accuse, Morrissey refusera de se défendre, et aggravera son cas : « Well, just look at me - a savage beast / I've got nothing to sell... / And when I die, I want to go to Hell... »


 


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Samedi 21 février 2009
 
      Visuel : Eric Stephan
      Texte : Frédéric
      En écoute : Butterfly / Plastic Palace People / Crying / In Dreams / + bonus.
 

Scott Walker et Roy Orbison ont tous deux réfléchi à la façon de transfigurer les mots. Quoi faire du verbe ? Un premier élément de réponse consiste à ne pas chanter dans le souffle, mais avec lui.

Très vite, dans les années Soixante, ils apparaissent isolés. Lorsque tous leurs « concurrents » de la catégorie Grande Voix avec Orchestre (étiquette vue chez un disquaire londonien...) ont des frères, des cousins, des copains d'université, un voisin, pour harmoniser, Scott et Roy, eux, mènent seuls la lutte contre tout ce qui menace alors la pop orchestrale (et qui engloutira les autres en deux-trois années à peine) : le foisonnement... la variété... le banal, ou soudain le pompiérisme...
Seuls, ils ont compris (ou senti intuitivement) que s'affronter à l'orchestre, c'était s'affronter soi. Transfigurer le verbe, ce n'est pas simplement interpréter des lyrics, mais bien se poser la question de l'incarnation. Ils ont connu la gloire, pas forcément pour les bonnes raisons (le Walker des Walker Brothers, l'Orbison de Pretty Woman), puis, à l'écart du grand capharnaüm, des accords pluriels, des empilements savants de pistes, de tout ce qui complote à la disparition du chanteur "avec" souffle, ils ont cherché à sortir du studio en ne laissant derrière eux qu'une seule note mentale, résumant toutes les autres.
Brian Wilson disait vouloir mettre une couche musicale supplémentaire, comme un barrage contre les voix qui l'envahissaient. Scott et Roy ne cherchent jamais à ajouter. Leurs compositions, dessaisies de ce qu'il ne faut surtout pas voir comme un enrobage, semblent toujours nues, absentes à elles-mêmes. C'est dans le rapport à la voix qu'elles vont prendre forme. Et c'est là, dans la réponse vocale qu'ils donneront à cette question de l'absence à soi, que Scott Walker et Roy Orbison vont se séparer, s'opposer, peut-être à jamais.

Pour bien comprendre cette séparation, il faut revenir à quelques points superficiels de comparaison - sous l'angle cette fois de l'opposition : Walker est un playboy, cherchant bientôt à fuir ce succès jugé indigne, tout comme la « facilité » de son baryton. C'est par les lunettes noires qu'il se dévoile, puisqu'elles lui permettent de filtrer sa propre lumière. Elles l'empêchent aussi de se regarder dans le miroir de sa propre célébrité. Il veut faire sien le renoncement affiché par le plus grand succès des faux-frères Walker : The Sun Ain't Gonna Shine Anymore. Une fois cette opacité acquise, ou correctement figurée, il peut accepter de se lancer dans le dialogue avec lui-même. A mesure qu'il vivra reclus, il enlèvera ses lunettes... plus besoin...
Orbison, lui, chante et d'abord vit enfermé dans un corps « réel », lourd, monté d'une tête de canard. Ses lunettes à lui sont des « triple foyers », barrage traditionnel à la séduction. Son salut ne réside pas dans la fuite mais dans l'espoir d'être enfin vu en tant que personne, c'est-à-dire dans la masse, pas spécialement repérable : embonpoint léger, veste de cowboy à franges, banane de rocker... et lunettes devenues noires. L'opposition de leurs deux noms révèle une égale ironie : Scott est « Engel » , un presque-ange travaillant à son ascension vers la lumière, Roy est « Orbison », l'orbite qui tourne autour de l'astre, sans ascension aucune, ni espoir de changer de destin.

Là s'élabore, pour partie, l'opposition de leurs deux stratégies vocales. Scott fait donc dans le vertical, tel Billy, le garçon volant au dessus des toits, relié par un fil à la terre, dans la chanson Plastic Palace People, et qui supplie « S'il vous plaît ne tirez pas sur la ficelle, ne me faites pas redescendre ! » Il est le soulagement de la voix qui s'ouvre, l'image enfantine du tournoiement sous l'orage d'été, un véritable cercle ascensionnel, comme la montgolfière de Cinq Semaines En Ballon. Il est aussi la promesse de l'amour nouveau, même dans les chansons de nostalgie. Complexe, l'instrumentation demeure liquide (en particulier quand arrangée par Wally Stott), et Scott sans faillir remonte à la surface de l'amour.
Orbison, pourtant surnommé « The Big O » ne développe aucune figure de cercle, encore moins ascensionnel. Sa figure à lui serait plutôt la ligne horizontale. Toutes ses chansons ou presque se terminent par un falsetto, lequel prend chaque fois la forme d'un faux triomphe. Il n'y a pas d'envol réel chez Roy, en dépit de toutes ces « montées » vocales et orchestrales de finale stéréotypés. Au fond, il ne chante jamais que la chute et l'écrasement.
Exemple terrible, le début de Falling : « I'm falling, I'm falling ... falling in love with you »... Tout le monde comprend qu'il n'est déjà plus question d'amour, avant même que celui-ci ait été formulé. Déchéance et déchirement précèdent l'amour. Et la chanson (comme toutes les autres) finira dans le décor. Jamais Scott Walker n'aurait pu chanter l'immédiate déception de l'amour, sans passer par la phase du transport.
L'instrumentation chez Roy Orbison se révèle évidemment « solide ». La seule façon de « terminer », de mettre un point final au tragique engagé depuis le début, c'est d'avoir une progression continue, en ligne droite, sans retour possible.
Walker emmène la chanson au point aérien où les repères se dissolvent, jusqu'à un terrible sentiment de néant.
Orbison consume tout dans la ligne droite, détruit l'orchestre par son chant, et se détruit lui-même dans l'opération...

... Alors, dans le néant qui unit tout et oublie qu'il vient de processus opposés, de nouveau, peut-être, Scott et Roy se rejoignent.


 



Et pour finir : Blue Angel de Roy Orbison par Hermine (1982). Le son voilé est d'origine, le producteur Max Paddison ayant souhaité contrefaire un enregistrement de Marlene Dietrich.
 



Myspace Hermine
 



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Jeudi 12 février 2009


   
   Pochette : Youri Gralak
   Texte : Sylvain
(sur des pistes proposées par Julien)
   En écoute : The Click And The Fizz


Un jour que le disque sautait à cause d'une poussière, apparut le phénomène suivant : même sur des sections courtes, prélevées dans la musique et accidentellement bégayées, l'écriture de Sean O'Hagan demeurait. La même expérience avec un autre disque révèle le plus souvent une suite de notes ou d'accords habitués à aller ensemble, une « collocation » diraient les linguistes, pouvant évoquer une autre chanson, voire débrayer vers un autre style. Rien de tel ne se passe avec les High Llamas. Le fragment ne change pas de nature vis-à-vis de ce qu'on avait entendu de lui dans le flux normal. Sean O'Hagan ne se contente pas, comme tout le monde, de travailler l'impression d'ensemble, et se soucie de la séquence la plus brève. Il faut à sa musique très peu de temps pour qu'elle commence à être de lui.

Ses admirateurs déclarés (qui sont aussi, souvent, ses détracteurs inconscients) verront dans ce test de la poussière la confirmation des « limites » d'O'Hagan, incapable de sortir de son pré carré. Lequel « pré », d'ailleurs, ne lui appartiendrait même pas, mais à Brian Wilson, à l'œuvre des Beach Boys, dont la discographie des High Llamas serait un commentaire (au sens de « commentaire philosophique »), une note en bas de page.
Avant de répondre sur le fond, trois remarques :
1°) L'ombre de Brian « J'habite ici c'est tout » Wilson se dédouble tout de suite, celle de son collaborateur de la période Smile, Van Dyke Parks, tendant même à la recouvrir, sur cet album plus que jamais.
2°) Dès le départ, Sean O'Hagan savait qu'il lui manquerait éternellement trois piliers (sur quatre) de l'édifice Beach Boys. Il aurait, peut-être, l'écriture, mais devrait trouver des techniques de substitution pour compenser l'absence de la Californie, des années 60, et d'une famille pour harmoniser vocalement avec lui. Autant dire que la tâche consistait à reconstruire une œuvre neuve à 75% (j'assume l'idée que les Beach Boys ne soient constitués que de 25% d'écriture, le reste appartenant au contexte). Peu à peu, par la méthode empirique plus que par la méthode savante, au prix d'une vie vraisemblablement consacrée au travail, Sean O'Hagan est parvenu à l'extrême bout de l'écriture d'une chanson, jusqu'à voir ce qu'il y avait au-delà, et commencer de dialoguer, assez naturellement, avec Debussy et Ravel. Son talent et peut-être son génie fut alors de conserver leur format de trois-quatre minutes, à des chansons ondulant intérieurement de mille mouvements subtils.
3°) L'œuvre des Beach Boys appartient (appartenait ?) au champ du rock'n'roll, a dérivé de lui, et grandi avec lui. Sur Beet, Maize & Corn, O'Hagan fait comme si celui-là n'avait jamais existé. A la manière de Retour vers le futur II (je crois), il escamote un élément, et déduit une évolution logique à partir de cette ligne temporelle tronquée. Sur tout l'album, les cordes et les cuivres représentent deux moments séparés de l'Histoire (Debussy, Duke Ellington), dont le présent travail de songwriting consiste à faire en sorte qu'ils se mélangent peu, et, ainsi maintenus à distance (oreille droite, oreille gauche), puissent œuvrer conjointement, de toute la force de leur isolement, à subtiliser le rock'n'roll à notre mémoire musicale.

J'en viens au fond : toutes les grandes écritures (de Millennium à Felt) me semblent combiner deux qualités a priori contraires : l'intégrité et la versatilité. Le test de la poussière prouve l'intégrité. La séparation des cuivres et des cordes la confirme : il n'y a pas « imprégnation ». Je parle d'ailleurs moins d'intégrité morale que d'intégrité physique : Rose is a rose is a rose is a rose, selon le célèbre vers de Gertrude Stein.
Et c'est bien ce redoublement, ce triplement identitaire, de chaque élément par une occurence de lui-même, qui nous amène peu à peu de l'intégrité à la versatilité. Chez Felt (l'album Poem Of The River, que je traiterai forcément un jour), cela est à son comble, capable d'incarner les sentiments les plus opposés, fusionnés dans un même noyau, une seule identité. Et c'est elle, la combinaison intégrité / versatilité, qui donne à l'auditeur des High Llamas une sensation de flottement dans un bain limité. On sait qu'on ne va pas partir à la nage, expérimenter on ne sait quelle liberté. Nous sommes confrontés à une musique contrainte, mais s'avouant sans cesse le fruit de débordements antérieurs (y compris d'anciens disques des High Llamas), dont elle fait son simple point de départ. Sa base n'est pas le flux, l'énergie, d'un sentiment présent très fort qui serait celui de Sean O'Hagan, mais la concrétion d'un flux ancien, peut-être accidentel, peut-être pas d'origine humaine, à l'image d'une lave séchée.

Dès sa première intervention vocale, O'Hagan vient, semble-t-il avec délice, buter sur une contradiction - dont il se plaît alors à reproduire plusieurs fois le choc très doux. Il tient un nœud, et semble aimer que quelque chose résiste. Plus tard, un saxophone nous avertit : l'auteur n'introduit pas des éléments hétérogènes afin qu'ils viennent fissurer un système devenu étouffant, il nous révèle que c'était le système lui-même qui l'était, hétérogène, dans sa conception, depuis toujours. Rose is a rose is a...
La rose devenue souvenir, le souvenir devenu œuvre, et l'œuvre presque achevée, Sean O'Hagan a jugé qu'il pouvait en retirer quelques teintes encombrantes. (Sur l'album suivant, le passionnant Can Cladders de 2007, il remettra des couleurs, mais d'autres, presque exotiques). Et il ne vide pas que la couleur : jamais il n'a sonné aussi classique, mais jamais non plus, il n'a autant participé à siphonner le mot « classique » de toute signification. Parce qu'il vaut mieux avoir l'âge de ses artères que l'âge de César Franck, il ose tout, des blagues en plein dans la beauté, des mues au milieu de chansons. (La mue étant une blague pas drôle mais pas triste non plus qu'on se fait à soi-même.) Ainsi Barny Mix, coupée en deux, passant à mi-chemin du liquide au solide.
Alors, la boucle ne cesse plus de se refermer. Car parallèlement à ses audaces, O'Hagan n'affirme en permanence que ce qu'il lui semble possible d'affirmer, dans le contexte qu'il a créé et dans la pensée de ce qu'il va créer ensuite. On ne devrait pas parler ici d'écriture mais de réécriture. Cela fabrique un temps bien particulier, plusieurs fois replié sur soi, ou le présent de la voix, du chant, de l'interprétation, trouve une place aussi inattendue que naturelle : simplement assise sur l'empilement transparent de toutes les autres strates de temps. Pour le dire autrement, O'Hagan réécrit beaucoup, et pourtant il chante. Il n'a même jamais autant chanté, une fois libéré du reste.


 

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Mercredi 4 février 2009


   
   Pochette : Youri Gralak
   Texte : Frédéric & Sylvain 


Nous tentons aujourd'hui, avec un nouveau rédacteur, Frédéric, un exercice critique pour nous inédit : l'analyse des paroles d'une chanson, auxquelles nous accordons le statut de texte littéraire. Il ne s'agit pas d'en donner « le » sens, mais de permettre à chacun de reconstituer son propre mille-feuille. D'autres sont en préparation (This Charming Man et The Killing Moon), sans que nous renoncions à nos articles consacrés aux albums. Simplement, nous vous proposons ici de commencer par l'écoute :
 





L'air de bossa, la voix française, possèdent pour un anglophone un caractère de romantisme. Mais l'ambiguïté ne tarde pas, avec ce « she talks as she undresses » (une prostituée, qui parle pendant qu'elle se déshabille ? ou juste la fille sympa, « nature »... ?)


« pennies in a stream », ce sont les pièces porte-bonheur qu'on jette dans les rivières (« stream » = courant, cours d'eau - mais aussi « pennies in a stream », c'est l'argent dépensé pour aboutir à ... une chaude-pisse, a « stream » !) Là encore, l'hypothèse « pure » et son contraire fusionnent sur un seul mot.

« love songs unrequited » : « les chansons d'amour composées pour (te) séduire , mais qui n'entraînent pas de réciprocité ». Cela peut concerner l'amour tarifé, réduit à une transaction, mais aussi l'amour fou, platonique, que la chanson la mieux troussée ne saurait acheter.

« all the dicks you slighted... » signifie :  tous les crétins que tu as ignorés, repoussés (« dick » a un double-sens !), et c'est toute cette vie-là (« ... are at your door ») qui reste à la porte. L'hypothèse même de la femme perçue comme une prostituée, doit rester à la porte.
C'est pourquoi le narrateur semble se livrer à un débat intérieur, et finira par dire : « En tout cas, s'il y a bien une chose qui ne peut être discutée, c'est que l'amour emporte tout. »

« I won't erase your teenage writings from my wall where you wrote : Love is All » : à prendre au sens propre (gribouillis sur un mur de chambre), ou métaphorique (souvenir d'amours adolescentes, d'émoi, de promesses, ou encore : « je me souviens de nous adolescents, et cette fièvre, je ne veux pas l'effacer de ma mémoire, à présent que nous sommes adultes »).

Avec ce refrain, surtout, s'opère un glissement.  Dans un simple débat sur l'amour, animé par la question sempiternelle du regard masculin, s'introduit un élément nouveau : l'élément temporel. Le combat devient : l'amour qui emporte tout / le temps qui emporte l'amour.
Lui seul, ce temps qui a passé, éclaire d'un jour tendre la formule-titre : « she belongs to all ». Parce que le temps passe, il est bon, souhaitable, miraculeux, qu'elle « appartienne à tout ».
Hypothèse : « elle est partout dans ma vie, elle appartient à tout ce qui fait ma vie, car son souvenir (ou mon amour pour elle, qui résiste au temps) est très présent encore ».
Elle est omnisciente, elle peut jouer tous les rôles, capable de parler quand elle se déshabille, et capable de donner de l'amour juste en se taisant, « quand rien ne peut être dit ».

« where others see the mother of another child, I still see your eyes ablaze and wild, outside your faculty » :
 « le temps n'a pas effacé l'amour, je te vois encore telle que tu étais dans la passion, les yeux fiévreux, « sauvages », sans retenue aucune, comme une femme, pas uniquement comme une mère ainsi que les autres te voient, ou bien ainsi qu'ils considèrent leur propre femme ».
« even in the grey, solar energy is transmitted » -  cf Romeo and Juliet, où Roméo compare Juliette à la fille du soleil, qui éclipse la lune envieuse, parce que cette dernière est malade et pâle, alors qu'elle-même n'est que lumière.
Donc : très belle déclaration d'amour à une femme connue adolescente, qui a mûri, est devenue mère, tout en gardant son éclat, sa présence lumineuse, sa sensualité aux yeux de Stephen Duffy (apparemment plus attaché aux beautés juvéniles, et surpris d'en retrouver la permanence au sein d'une beauté maternelle). Entre-temps, le quotidien ne fut que « béquilles (crutches) et addictions » diverses.

A moins...


... à moins que ce ne soit ce souvenir adolescent, qui n'ait été que béquille et addiction.
Tout le texte s'enveloppe alors d'une nouvelle ambiguïté, après la phase solaire où était dépassée la contradiction homme-femme. Cet amour aux accents sincères («  you wrote love is all, you meant it, you know you did ») n'a pas débouché sur une histoire durable. Le « where others see the mother of another child, I still see your eyes ablaze », signifie peut-être tout simplement que là où les autres voient une mère (l'image réelle), le narrateur immature continue de vouloir voir l'image de la jeune fille. Mais où est la jeune fille ? Elle est dans le mur, là où s'inscrivirent les mots doux, les promesses. « L'amour est tout, je te jure monsieur », très suave au demeurant, c'est peut-être le plus beau pipeau qu'il ait jamais entendu, Stephen Duffy. Son redoublement en français serait la note amère, l'éloignement ultime, presque un « Qu'est-ce que c'est, 'dégueulasse' ? » de godardienne mémoire... (et pourquoi ce grésillement, ce son différent du reste de la chanson... ? On dirait un extrait de film...)

La bossa nova porte en elle sa propre nostalgie, mélange de manque et de désir, de sensualité et de tristesse : manque futur du désir déjà passé ; désir présent (et trouble) du manque à venir. Le mouvement de la bossa (« vague »), au moment même où il se déploie, s'est déjà perdu. Si l'amour est « tout », alors il peut aussi être double. La chanson de Duffy observe un flux et un reflux (du sens, du sentiment).

 


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Samedi 24 janvier 2009
   
   Visuels : Youri Gralak
   Texte : Sylvain
   En écoute : Got To Have You Back (versions The Undertones / The Isley Brothers)



Nous avons vu comment The Millennium avait introduit un doute dans sa propre musique, et s'était ainsi condamné à l'anonymat.
Dès la pochette, de ce qui serait le dernier album de leur période historique, The Undertones prennent un risque similaire, de suggérer que tout ici pourrait bien être faux, ou fruit d'une illusion. Que voit-on ? Le groupe pop-punk irlandais dans un solennel décor de cathédrale - en réalité une pièce blanche, avec un canapé recouvert d'un drap blanc, sur lequel ils ont pris place, et se sont fait projeter dessus une diapositive d'art religieux. Ce procédé en apparence aveugle (les hommes, les choses, soumis au même régime de hasard), se révèle construit : une ligne du vitrail virtuel affuble un visage de fausses lunettes noires ; une ombre coupe un clavier par la diagonale, barrant les touches blanches et noires d'une même annulation.
De l'autre côté du disque, en quatrième de pochette pour l'édition vinyle (et de livret intérieur pour les rééditions CD), une photographie prise sous le même angle montre le dispositif (mur, canapé, drap) dans sa nudité. Le vrai comme le faux ont disparu. Seul le froissement du drap rappelle que les cinq membres du groupe se sont prêtés physiquement à l'expérience, au lieu d'un calque ajouté ou autre trucage. Ils ont accepté de se faire bombarder de couleurs et de formes, égalisant visages et vêtements, au risque d'un vacillement identitaire. De manière performative, ils ont réellement connu ce vacillement.
D'un côté (le recto « vitrail »), il nous est suggéré que les Undertones ne sont peut-être pas là ; et de l'autre côté (le verso « drap froissé »), qu'ils l'ont cependant été.

Et bien sûr, le disque ne s'est pas vendu. Ce n'est même pas l'album de punk alors attendu par les fans, mais un album de soul Motown, tirant sur la pop, et ne craignant pas une certaine somptuosité factice. Le « péché d'orgueil » du titre est là : ils ont recherché, et scandaleusement réussi, une quadrature du cercle.
Le choc de la première écoute - la voix de Feargal Sharkey, transmuée et encore vibrante de cette transmutation - tient à la métamorphose d'un petit punk irlandais maigrichon, dont le visage s'écrevisse au premier rayon de soleil, en soudaine diva afro-américaine, grosse d'un vécu accumulé sur plusieurs siècles et deux continents. Les frères O'Neill, compositeurs, pilotent le personnage ainsi créé autour de Sharkey, et dès le premier titre, une reprise des Isley Brothers, intercalent la voix entre l'orgue et la guitare. Ce chant « au milieu de... » provoque une image mentale très puissante, celui de la chanteuse au cœur du groupe, d'enfants du quartier par exemple, faisant cercle autour d'elle, dans un débordement de joie.
Si le cliché fonctionne, c'est grâce à la relation de solidarité, presque la solution de continuité, qui existe entre les différents éléments de cette musique, et dont le couple orgue-guitare n'est qu'un exemple. Cela s'accomplit en toute fluidité, sans compacité excessive, par l'utilisation judicieuse d'un système de boucles. Les tracés musicaux de The Sin Of Pride ont en effet un caractère circulaire - 1983 fut également l'année du premier single des Smiths, experts en rotondité. A l'époque, la notion de boucle n'a pas encore été banalisée par le vocabulaire des musiques électroniques, et l'on ignore encore qu'elle implique séparation, cloisonnement (une boucle ici, une boucle là).
En Messieurs Jourdain de la théorie musicale, les Undertones traitent les éléments comme des objets musicaux isolés, bien ciselés de contours, et rangés, dans des cases, faisant ressembler l'espace stéréophonique à ces petits meubles muraux, où sont disposés côte à côte des échantillons de parfums, dans les chambres de jeunes filles. On enlève une fiole, l'équilibre visuel s'écroule : c'est ce que j'appelle la solidarité entre les éléments instrumentaux, vocaux, ceux tenant au mixage, etc. Pour Untouchable, le producteur Mike Hedges décale la voix à gauche, plutôt vers le bas ; c'est un motif de cuivres occupant l'essentiel de l'espace qui conduit la chanson, et l'on pressent qu'il continuera dans une autre dimension, lorsque celle-ci aura pris fin : la maman universelle a lancé son flux d'amour, elle pourra rejoindre la terre, le flux ne s'arrêtera pas. (De même, les chansons semblent débuter directement à un premier pic, comme si nous avions manqué la présentation d'un « contexte ».)

The Sin Of Pride, disque maudit,  constitue cependant un « classique instantané ». C'est-à-dire rêvé comme tel, par ses auteurs, au moment de son écriture et de sa réalisation. Le cas semblera d'autant plus particulier qu'il s'agit d'un « classique instantané » dans un genre qui n'est pas le sien, et ne prétendant pas l'être. S'ils avaient joué la carte irlandaise et revendiqué une « négritude » à l'échelle de l'Europe, l'album aurait marché. D'autres ne se sont pas gênés. A cela, O'Neill & O'Neill ont opposé une conception plus fine du respect, maintenant l'auditeur dans un état de vigilance et de questionnement quasi brechtien. L'opéra factice et miniature, qu'ils abordent au moins sur deux chansons (Love Before Romance et Soul Seven), assure cette fonction d'aiguillon.
Pour toutes ces raisons, il n'est guère surprenant que la version des Isley Brothers de Got To Have You Back manifeste un ancrage plus profond, une sédimentation plus épaisse des sentiments (jusqu'au surplace rythmique, un peu). Les Undertones, pour leur part, jouent sur des à-plats, ne creusent jamais la surface, glissent au loin, aussi insaisissables que le vitrail de la diapositive. D'ailleurs, je viens de passer vingt ans avec ce disque, et aucun souvenir, amoureux par exemple, dont on dit que la musique est un bon fixateur, ne s'est imprimé dessus. Seuls me reviennent en mémoire des souvenirs d'écoute.






Got To Have You Back par The Undertones :

Version originale des Isley Brothers :


 
A signaler pour finir : une émission de web-radio très sympathique, consacrée à cet album. Lien ici.

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Vendredi 16 janvier 2009


Pochette : Thibault Balahy
Texte : Guillaume
En écoute :
Soon-To-Be Innocent Fun / Let's See

Une certaine sérénité règne dans leur appartement new-yorkais de l'East Village, sur la 12ème rue. Arthur finit sa nuit tandis que Tom s'apprête à partir au travail. En passant devant le comptoir de la cuisine, il jette un œil attendri au mot d'Arthur laissé la veille: « Je suis sorti, passerai sûrement par le Paradise. Dors bien ». Arthur consacrera cette nouvelle journée à réenregistrer encore et encore de nouveaux essais violoncelle/voix pour son projet Sketches From World of Echo. En fin d'après-midi, il sortira peut-être arpenter la ville, walkman à la main, pour écouter ses dernières prises au casque, jusqu'à rejoindre les rives de l'Hudson. Ces nouvelles versions, c'est Tom qui en aura la primeur ce soir en rentrant. Car finalement, c'est à lui qu'il les destine, à la manière d'un journal intime. En cette année 1985, c'est un jour qui ressemble à tant d'autres dans la vie d'Arthur Russell.

Lorsqu'il s'attelle seul au "Monde d'Echo", Arthur Russell a trente-trois ans et déjà plusieurs vies musicales derrière lui. On peut citer ses débuts avec Allen Ginsberg qu'il accompagne au violoncelle sur de longs mantras spirituels, ses incursions dans la musique savante aux côtés de Philip Glass ou de Laurie Anderson, ainsi que différentes tentatives de groupe pop, avec The Flying Hearts et l'ex-bassiste des Modern Lovers. Et même, de façon éclair en 76, avec les Talking Heads, qu'il quitte lorsqu'il réalise que leur leader David Byrne conspue la disco. Car pas lui. Pour fréquenter les clubs, il connaît les rouages de la musique house et composera sous différents pseudonymes (Dinosaur L, Loose Joints, Indian Ocean...) des titres extatiques restés des modèles du genre.

On a tous connu les affres d'une conversation téléphonique avec écho, engluant notre propre voix, paralysant la pensée. C'est précisément de cela, dont Russell fait ici son affaire. Il liquéfie les mots, leur son et leur sens, dissout les structures rythmiques, désagrège toute appartenance à un genre musical prédéfini. À propos des compositions house de son ami, Ginsberg parle de Buddhist bubble-gum music. En un sens, Russell a sublimé l'utilisation de la chambre d'écho pour ne retenir, parmi ses compositions initiales, que la vapeur instrumentale, l'évanescence mélodique. Avec World, Russell se tient à la confluence de possibilités neuves, entre musiques populaire et savante. Pour l'oreille néophyte, ce disque se découvre comme un langage étranger, un chant de sirène volontiers saturé, malmené parfois, mais à la pureté intacte.

Dans un article paru dans Melody Maker le 11 avril 1987, le journaliste prodigue à ses confrères un conseil un peu stupide : « Si vous devez interviewer Arthur Russell, pensez poisson, et si vous n'y parvenez pas, pensez au moins mouillé » (when interviewing Arthur Russell think fishy, and if you don't think fishy, think wet). Et pourtant, en visionnant le documentaire de Matt Wolf, A Wild Combination, on comprend : Arthur Russell avait une fascination pour la mer et les rivières. Aux dires de Tom, il s'était payé un bel aquarium et il lui arrivait d'approcher son matériel d'enregistrement du bac pour s'imprégner des bruissements. L'écoute attentive du disque rend cet environnement aquatique audible, voire palpable.

World of Echo
paraît six ans avant sa disparition. Le singulier du mot Echo intrigue. Je ne peux m'empêcher d'y voir un peu du mythe d'Echo, la nymphe des sources et des forêts qui, méprisée par Narcisse, se réfugia dans une grotte et se personnifia en voix. Arthur Russell ne fut par Narcisse. Adolescent, quand il habitait encore dans l'Iowa, il vit toute l'ingratitude du monde s'abattre sur son visage, grêlé par l'acné. Il composera en 1980 sous son alias « Loose Joints » un tube disco au titre équivoque, Is It All Over My Face ?

De World Of Echo, partie « visible » de tout un iceberg musical, il existe d'innombrables cassettes d'ébauches. Sur l'une d'elles, le sublime Being It s'étire sur plus de quarante de minutes. Arthur Russell conclut ainsi l'interview du Melody Maker : « World Of Echo n'est pas une version achevée d'écho, c'est une esquisse d'écho. Je souhaite en réaliser une version complète avec des cuivres et des orchestres qui joueraient dehors dans des parcs, avec des kiosques qui réverbèreraient l'écho. Je veux aussi des claviers Casio sur des voiliers. Vous êtes déjà allé en voilier ? C'est si calme, tout ce que vous y entendez, c'est le vent et la mer ».

 








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Jeudi 8 janvier 2009

 

    Pochette : Youri Gralak
    Texte : Marion & Sylvain
    En écoute : There Is Nothing More To Say

Avant tout, ce disque est un songe.
La nostalgie s'y présente comme un fantasme, non tourné vers le passé, et irradiant à l'identique aujourd'hui. L'album baigne dans le présent de 1968 comme les films d'Eric Rohmer dans une lumière plus d'époque que leur époque - comme on dit « plus royaliste que le roi ». On ne sait si c'est le fait du chef-opérateur, ou la structure de la lumière qui aurait changé depuis. La question se pose au présent, elle s'actualise toute seule.

Être soi au-delà de soi : ce disque de Sunshine Pop va plus loin dans cette impasse (et dans le pari qu'elle révélera un passage encore inexploré), que d'autres tentatives de la période. Odessey & Oracle (1968), des Zombies, propose une collection de chansons, alors que Begin expose plutôt le projet des chansons - leur rêve. L'auditeur revit l'expérience originelle de l'auteur, lorsque l'idée de la chanson lui est venue : une mélodie qui se détache... des arrangements qui se présentent, ébauchés, encore légers, successifs, se chevauchant...
Ce léger chevauchement constitue la grande figure musicale de Begin, par quoi arrivent tous les vertiges, les plaisirs. La question de la maîtrise technique ne se pose même pas, puisqu'on est dans le rêve originel de perfection, celui d'avant la trahison du « premier jet ». Maintenir les chansons dans cet éther (d'où surgissent comme d'une fontaine les mélodies), semble d'autant plus remarquable, en 1968, qu'il faut à l'époque bien peu de choses en termes d'exécution musicale pour faire illusion et se concrétiser.

Rester dans le rêve : le maître d'œuvre d'un tel projet, Curt Boettcher, a convoqué un groupe de songwriters, dont il fait simplement partie. Tous confrontent leurs expériences, semblables, de ce moment premier de désir de chanson. Et si l'on a pu dire que Boettcher avait ensuite refusé de donner des concerts par incapacité à reproduire l'album, nous croyons plutôt à un refus de concrétiser, donc de trahir, son utopie de vinyle. Begin ouvre l'ère où l'on pourra juger la pop au déplacement de concepts qu'elle opère, plutôt qu'à des critères « musicaux ». Surtout, c'est maintenues à l'état de projet, que les chansons de Begin peuvent se révéler enceintes d'un projet de vie et de société.

Hélas, ce disque généreux et plus que de son époque, n'a pas touché son époque. Il ne s'est pas vendu. Nous pensons que ce qui l'a tué commercialement, c'est son éthique : définir un paradis où chacun conserverait la liberté de n'en être pas dupe. Non vendue, l'œuvre accède au statut instantané de paradis perdu ; mais dans son contenu même, et en faisant la part de notre écoute différée de quarante ans, nous apparaît ce dessein incroyable : constituer un idéal sans écho. Boettcher a signé 1968, et l'antidote à 1968. Il a montré l'amour comme pensée, comme songe ; il a refusé de vendre l'amour.
Dans les années 80-90, Edward Ball avec les Times a travaillé sur un thème semblable, produisant un faux live (The Times at the Astrodome Lunaville) qui associait la clameur énorme d'un public enregistré, à des chansons faites pour les foules mais ne les ayant jamais rencontrées. Le geste de se donner à la foule n'est pas moindre, si la foule est absente. Ed Ball, seul, face à la pop, et les membres de The Millennium, seuls face à la pop, vivent la même histoire maudite.

A l'image de la pochette (un vitrail... en noir et blanc), ce projet de « grande pop » ne s'autorise pas la puissance d'affirmation des trompettes et guitares de Love sur Forever Changes, ou le feuilleté harmonique des Beach Boys. Les éléments musicaux demeurent minuscules, simples embrayeurs au sacro-saint Mouvement défini par les mélodies vocales.
Où va ce Mouvement ?
Vers le présent, vers le ciel, vers la lumière, mais aussi vers le sol et vers les autres, les objets, les arbres. Regardez la pochette, le sens du vol des oiseaux : ils vont vers le sol, tout est dit. La pointe de douleur nostalgique ne procède pas d'une mélancolie pour un passé, mais de la force même de l'engagement dans l'existence. La résistance contre la Loi provoque une tension qui sublime, fait rêver, et souffrir en même temps. C'est la nostalgie des temps futurs dont parleraient les Buzzcocks. Il y a dans ce disque hippie une dimension pré-punk.
C'est aussi pourquoi il tient la même ligne de bout en bout. Il n'y a pas dialectique, mais immanence pure, horizontalité, données d'emblée. Chaque chanson vise un climax, mais la reconduction d'une chanson à l'autre de cette aspiration, aboutit plutôt à une élévation générale. La figure n'est plus la montagne avec son sommet, mais une succession de hauts plateaux.
Cela : réaffirmer sans cesse la même chose sans rien marteler, personne d'autre peut-être, dans l'histoire de la pop, ne l'a réussi. Les chansons ont un effet centrifuge, irradient le monde. Chacun peut en être atteint, sans culture préalable, puisque le rêve des chansons traverse tout, les arbres comme les hommes. C'est un bombardement centrifuge de particules positives, dénuées de toute passion triste. Rien ne procède d'une réaction, tout est affirmation pure. Le disque peut nous rencontrer à n'importe lequel de nos états d'esprit. A l'inverse d'un retour sur soi, il invite à réinvestir le monde extérieur.
Begin est un commencement.




Nous recommandons le petit coffret Magic Time, contenant plusieurs projets de Curt Boettcher sur la période 1965-1968, dont l'inédit The Ballroom, l'album complet Begin, ainsi que les versions des différents singles édités alors par Columbia. Chaque chanson de Begin est assortie d'un commentaire de son auteur, dans un livret très informatif. Saluons le travail éditorial réalisé en 2001 par le label Sundazed. Difficile à trouver sur les sites de vente en ligne, il nécessite de rechercher "Magic Time" et non "The Millennium". Disponible par exemple
ici.



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Mardi 30 décembre 2008


Pochette :
 Thibault Balahy

Texte : Julien
Ecoute : Bigger, Brighter and Better


Il s'agit d'un disque de l'après brit-pop. " Britannique ", cette musique l'est pourtant, par nature et goût du style. " Pop ", elle ne cache rien de ses intentions mélodiques et de son amour des années Soixante, tout en se préservant des symboles " nationaux " dont abusait le milieu des années 90 : visuels pop art de Peter Blake, vêtements Fred Perry, chaussures Clarks...

Sur la pochette, l'auteur, photographié à contre-jour, porte un pull sombre d'où sort sa chemise dans un effet de négligence travaillé. Le cadre est un appartement impersonnel, les tons de la photo (gris, marine, blanc) ont un caractère de normalité austère. Le moment n'est plus à quelque simulacre de " fête ", mais celui d'un retour à la vie.

 

Tandis que les groupes à la mode (Blur), comme honteux, se débarrassent soudain de tout anglicisme musical, le terrain de la pop insulaire se dégage pour des auteurs plus chevronnés, ayant appartenu à des groupes, et guidés me semble-t-il par une démarche commune : Stephen Duffy (Lilac Time), Terry Hall (Specials), Michael Head (Pale Fountains). Et Roddy Frame, donc, de Glasgow, longtemps attaché au vrai-faux groupe de sa création : Aztec Camera.

A la guitare, il n'est pas moins virtuose que Johnny Marr. Faute d'un Morrissey à sa disposition, il a toujours écrit ses chansons seul. Je lui vois en commun avec Andy Partridge d'XTC, d'écrire des chansons dont l'immédiateté dissimule finesse des structures et complexité des parties instrumentales. Les chansons de The North Star sonnent fraîches et inédites, en dépit d'un canevas sonore extrêmement conventionnel, pour ne pas dire " FM ".

La pauvreté des arrangements, inversement proportionnelle à la production du disque, épaisse et charnue, fait subtilement ressortir l'audace des tracés mélodiques, leurs teintes pâles et néanmoins nombreuses. En cas de décrochage de l'attention, elles refusent de se laisser ignorer : presque toutes réservent un changement d'accords, une phrase mélodique, programmés pour atteindre avec puissance notre système nerveux. George Harrison, qui en raffolait, disait des accords diminués qu'ils étaient des " accords coquins ". L'utilisation qu'en fait ici Roddy Frame a en effet quelque chose de la caresse inattendue, dont le frisson se propage en un rien de temps à des surfaces importantes.

 

Dans la rue, j'écoute alternativement des titres du premier Aztec Camera, High Land, Hard Rain (1983), et de The North Star. Cela permet de faire quelques découvertes. Certaines sont amusantes. La romance d'hiver, rythmée par les flocons de neige, se trouve toujours en plage 3. En mélangeant les morceaux des deux disques, pour peu que ceux-ci soient acoustiques, on entretient presque l'illusion qu'il s'agit d'un même album, tant la voix et les sons de guitare, donc la texture tout entière, semblent proches.

Vis-à-vis de l'écriture, Frame semble cependant avoir changé d'attitude. A 19 ans, il ne concevait une chanson que parsemée de changements d'accords et de rythmes impossibles, de clins d'œil à des genres musicaux anciens voire démodés (jazz, soul, bossa nova...), dans une sorte de revendication de sa propre " maturité ". Quinze ans plus tard, l'homme sait que la preuve se retourne contre celui qui la produit. Une chanson n'a plus à se constituer de cinq fragments mélodiques imbriqués. Ainsi le finale Hymn to the Grace, dont le soudain dépouillement s'éclaire des richesses précédemment déployées.

 

Nous en avions parlé ici à propos de Graham Gouldman : très tôt dans la carrière de Frame, le mainstream et l'indie ont paru fonctionner comme deux yeux œuvrant au déchiffrage d'un même champ de vision. L'indie a d'abord semblé prendre le dessus, puis le mainstream a failli tout engloutir (l'époque où il se faisait produire par Mark Knopfler de Dire Straits...) En dix chansons, The North Star parvient enfin à cet harmonieux point de rencontre.

Quant à moi, de retour à Lyon après six ans ailleurs, je connais en ce moment un réajustement comparable. La ville que j'ai connue adolescent et celle que je redécouvre, moi-même changé, aux abords de la trentaine, ont d'abord refusé de se superposer. Ce disque, que j'ai découvert juste avant de partir, et que je redécouvre aujourd'hui à mon retour, contribue à me faire comprendre pourquoi j'ai autrefois aimé vivre dans ma ville natale.




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Jeudi 25 décembre 2008




Visible en plein écran, cette vidéo enregistrée au Paradiso d'Amsterdam le 21 décembre 2006, est stupéfiante. Moi qui suis fan des Nits depuis vingt ans, qui les ai vus de nombreuses fois en concert, là, pour la première fois, je les vois se livrer, presque avec férocité, sur scène, à la passion de la précision. Une précision non pas continuelle (Henk Hofstede se plante parfois, et ça le fait rire), mais sachant surgir, par vagues, aux moments cruciaux - voir le recueillement de cathédrale dans lequel l'homme prononce les mots magiques : It's a perfect mixture, of how I think and feel...
Est-ce de jouer à domicile ? Rien n'est normal dans ce concert, qui suit la parution du bel album Les Nuits, et pourtant commence par une chanson de 1992, enchaîne sur 1983, puis 1983 (un autre album), puis 1991, puis 1983 again...
On dirait : 1°) qu'ils n'ont plus rien à vendre ; 2°) qu'ils le font pour eux avant tout, pour leur équibre interne ; 3°) qu'ils le font désormais en songeant que ce pourrait être la dernière (et je le dis aussi dans un sens joyeux : c'est effectivement le dernier concert de cette tournée, on est le 21 décembre, ils sont presque rentrés à la maison...)
Bref, ce concert est à pleurer. Quand on pense que le claviériste Robert Jan Stips avait quitté le groupe pendant plusieurs années, avant de revenir (cas unique à ma con- naissance, dans la vie des groupes), il est bon de le voir échanger autant de regards avec Rob Kloet, le batteur aux talents de percussionniste, face à lui dans la disposition en triangle.

Joyeux Noël à tous.

Sylvain


Si vous ne parvenez pas à lire la vidéo, téléchargez le logiciel ici.

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Mardi 23 décembre 2008


   Visuel (à partir de différents éléments du livret) :
 Youri Gralak
   Texte : Sylvain
   Ecoute : Paris Is Burning


On peut trouver ce disque inutile parce qu'il refait les années 80. Mais « refaire » n'est pas faire ; dans la répétition se loge une dimension nou- velle, une question peut-être. La même posée par le passage infini de l'eau sur une pierre, dans le film Dieu sait quoi de Jean-Daniel Pollet (1), avec en voix off ces mots de Francis Ponge : « Maintenant, il faut bien le dire, parmi ce que la nature ou l'art nous propose, il y a toujours un peu de ce que nous savions déjà, et qui ne nous intéresse plus. »
Qu'est-ce qui, dans la vie répétitive, m'intéresse encore ? Je n'écouterais pas Kim Wilde aujourd'hui ; je reçois Ladyhawke avec plaisir. Je ne serais pas surpris qu'il existe un lien entre le fait d'aimer ce disque et celui d'avoir des enfants : un certain rapport à l'indécence. Oui, pour une période renouvelée, on accepte l'humiliation de vivre.

Je découvre dans une vitrine de Noël le coffret Rock Band : une batterie électronique, une pédale, un micro, une mini-Stratocaster en plastique. « Réécrivez l'histoire du rock », dit le slogan. Je vois d'ici la famille gen- timent dans son jus, un 25 décembre au matin, à simuler le rock parmi les cartons ouverts, « réécrivant » une histoire qui n'a peut-être même pas été écrite.
Mais le malaise ne me vient pas de ces instruments de pacotille. Au travers d'eux, je vois les vrais, et leur pensée suffit à me faire honte. Enfant, Sébastien Tellier recevait des instruments à chaque Noël, et que fait-il désormais ? Il n'a de cesse d'en désamorcer la réalité physique, estompant dans ses albums jusqu'à la notion du type en train de jouer. Sa sensibilité au ridicule instrumental, sensibilité que je partage, me semble avoir rapport avec la honte d'être soi.
Ladyhawke appartient à ce champ des musiques plus pensées que jouées. La jeune Néo-Zélandaise sonne comme si elle utilisait le coffret Rock Band, mais ne « réécrit » rien : elle ajoute une strate d'écriture à une autre. A la différence de Tellier, elle ne se projette pas dans un au-delà de la dimension instrumentale, mais se tient en deçà. (L'inventeur de la musique pas encore instrumentalisée s'appelle Lawrence, il a fait ça avec son second groupe, Denim.)

2008 aura connu une forte tendance intra-utérine, je pense par exemple à l'album de Christophe, amniotique au possible, et pas pour rien titré : Aimer ce que nous sommes. Parallèlement, je lis qu'une société de design (2) propose des « urnes de naissance », dans quoi recueillir le placenta (premier « Autre » de la vie d'avant la vie), transformé en poudre. On peut aussi porter en pendentif du lait maternel, chimiquement durci.
Plutôt que de proposer un revival des années 80, Phillipa Brown, alias Ladyhawke, fait comme si elle pouvait figer ce qui a été normalement jeté. Née en 1981, elle mène sur elle-même une enquête qui nous concerne, car effectuée au présent. Entre s'affronter à la honte d'être soi, et "aimer ce que nous sommes", il y a un parcours qu'elle dessine entièrement.
D'un côté, son album fonce droit sur la honte (s'incarnant dans la chambre, parmi les posters, avec la grande sœur sur le lit, en tenue Flashdance, qui « fait » la pop dans la lumière violette d'un foulard jeté sur la lampe de chevet), mais de l'autre, cette honte semble avoir été chimiquement durcie. Sur la surface lisse de ce bijou bizarre, les mélodies exigent une seconde écoute pour réellement se dessiner.
Faux, ce disque l'est sur un mode familial : on joue des scènes qui ont à voir avec le monde extérieur, mais c'est entre nous, sans conséquence. Si la blonde « Pip » Brown met dans sa voix une touche d'érotisme, c'est moins pour séduire des hommes, que jouer à l'intention d'un petit frère ou d'une petite sœur le sketch du glamour. En cela, elle renoue avec une tradition effectivement des années 80, lorsque Kim Wilde, Kate Bush ou Debbie Harry étaient surtout des grandes sœurs nous parlant à l'oreille.

Hélas, tout ceci prend un tour plus triste lorsqu'on apprend que Phillipa souffre du syndrome d'Asperger, une forme d'autisme. Il y a un chemin vers l'extérieur qui n'a pas été entièrement accompli, et cela s'entend, avant de se savoir. Ce premier album éponyme serait donc une urne de naissance. Sur les dessins du livret, la jeune femme est représentée uniquement entourée de chats. La projection fonctionne dans les deux sens : grande sœur imaginaire d'un petit complice lui-même virtuel. Pour d'obscures raisons, douze chansons durant (quasi douze fois la même), nous devenons ce petit complice.





Références :
(1) Dieu sait quoi, de Jean-Daniel Pollet, 1995, disponible en DVD chez p.o.m.
(2) Article sur le design du pré-natal : revue Archistorm, oct.-nov. 2008.

Prochain article : 24 décembre à minuit. (Pas un article, d'ailleurs, plutôt une surprise pour Noël...)


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Mardi 16 décembre 2008

      Pochette : Franck Chambrun
      Texte : Guillaume
      
En écoute : Leaving Time / Let's Go Driving
  
 

« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre ».

J'ai souvent pensé à la phrase de Pascal les soirs d'incertitude, même si, bien qu'elle me semblât adressée, j'avais du mal à rester en place. Mais j'aimais ce que j'isolais en elle : les limites d'une chambre, enfin d'une pièce ; quatre murs pour une promesse de vertu. Et j'y ai souvent associé un disque, ou plutôt la photographie au dos de sa pochette : le Songs From a Room de Leonard Cohen. En noir et blanc, elle découvre une chambre aux volets fermés, avec le strict nécessaire (lit, table, jeu d'échec) et une machine à écrire sur laquelle sont posées les mains d'une femme qui regarde le photographe en souriant. 

Je ne sais pas si le Canadien Barzin Hosseini a lui aussi pensé à Pascal, mais je jurerais qu'il compte le Cohen parmi ses disques de chevet. Il a appelé le sien My Life in Rooms. On imagine une vie au gré de chambres changeantes, celles des hôtels ou des amantes, alors qu'en fait cette « vie en pièces » désigne le temps de l'écriture, patiente et réfléchie, qu'il a fallu pour ce disque, réfugié dans des intérieurs chauds. Ce qui me conduit à dire que toutes les musiques de chambre (du baroque à la pop), et que l'on pourrait désormais ranger sur l'étagère dans la catégorie bedroom, sont des musiques très composées. Qu'elles sont imprégnées des lieux où elles furent couchées, tout comme le rock garage fut d'abord joué en sous-sol ou la house music dans un Club de Chicago nommé le Warehouse.

Au volant de la Nevada break l'autre matin, j'entendais parler à la radio de Klaus Michael Grüber, le metteur en scène allemand décédé en juin dernier, et de la manière qu'il avait d'amener ses comédiens vers une approche du langage dépassionnée : plus de sentiments pour biaiser les mots, juste s'appliquer à faire sonner leur sens. Cela m'a rappelé la façon dont Barzin prononce les siens, sans emphase. Dans une interview, pour décrire la volonté qu'il a eu d'embrasser la musique et son chant, il emploie le terme « embedded ». La voix est donc couchée elle aussi, coulée dans le lit des arrangements.

Lorsque j'ai rencontré Barzin il y a deux ans, j'ai été frappé par sa gentillesse, qui rejaillissait sur l'ensemble du groupe. Sur scène, ils ne trahissaient pas la lenteur initiale des chansons et leur insufflaient une progression déliée qui allait crescendo. Barzin habitait alors une maison à Toronto et avait pour roommate Tony Dekker, le chanteur des Great Lake Swimmers. Depuis, Barzin s’est fait discret, sans doute pour travailler à l’écriture de son prochain disque prévu pour février, Notes to an Absent Lover. Pour l’heure, sur les fenêtres embuées de ma chambre, je crois voir les gouttes qui dessinent les dernières paroles du disque :


My life in rooms

And your life in books

Somewhere between

That's where we meet

Everything's like a photograph

We're hanging on the walls

Picture frames and postcards

We're in love

With everything
That is lost




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