|
|
|
|
|
|
Pour être tenu informé de nos publications, et ne pas perdre le lien si nous déménageons vers un autre site (comme c'est notre projet), pensez à vous inscrire à notre alerte e-mail / newsletter (en haut à droite de la page). A bientôt...
Archives
Sylvain :
The Apartments
Morrissey
The High Llamas
The Undertones
Ladyhawke
Metronomy
Arab Strap
Mogwai
Chromatics
Martyn Bates
The Smiths : 1 / 2 / 3
Bob Mould
The Essex Green
Ladybug Transistor
Blondie
Marion & Sylvain :
The
Millennium
Frédéric & Sylvain :
Stephen Duffy
The Smiths
Frédéric :
The Apartments (English v.)
S.Walker & R. Orbison
Arnaud :
Felt
Dylan
Julien :
Art Brut
Roddy Frame
The Jam
Orange Juice
Paul McCartney
Graham Gouldman
Ian Broudie
BMX Bandits
The Lucksmiths
The Impressions
Louis Philippe
Michael Head
Squeeze
Guillaume :
Arthur
Russell
Barzin
Mount Eerie : 1 / 2
Women & Children
Old Time Relijun
Yo La tengo
Os Mutantes
The Ruby Suns
Antoine :
LCD Soundsystem
No Age
Sunset Rubdown
The Mekons
Deerhunter
Cyril :
Cardinal 1 / 2
The Moles
Johnny Thunders
The Modern Lovers
Bob Dylan
Ramones
Emmanuel :
Outkast
Brian Eno
Paul McCartney & Wings
Invités :
Robert Forster (Ian)
Chet Baker (Gilles Tordjman)
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
This painting is Drift’s virtual cover. Between Walsh and Delvaux, even more than common sensitivity, there is a similar courage in confronting “the most heartrending
nostalgias” (Paul Fierens, speaking of the Brussels painter in 1944). Above all, in these two oeuvres I deem with equal status, a strange paradox is being achieved : it is the form
which is moving. The work is valued through the balance of its proportions, the elements composing it are just there to make a strong emotion exist, one which is almost abstract, working on
an empty basis : mute, thoughtless, colourless (or with a colour without a name), occupying the background of the world, which the artist testifies about.
If there is anything hinting at Ancient Times in Drift, it is first and foremost this : beauty is equally circulating, from every point composing it. The constant break-through of
biographical details, Walsh’s fits of anger, of disgust, of pity, are inscribed in this fine-knit material, equalising what has to be. As Delvaux achieves it, form and life support each other
while opposing each other: the form takes away from life its obscene character ; and life saves the form from the trap of “quality”.
In L’Echo, a part of childhood and apprenticeship remains in the treatment of perspective. The wall on the left almost bears the touching style of an industrious beginner. In
Drift, Atkinson’s and Walsh’s guitars have something of a “calligraphic” quality, presenting a regular pattern of down-strokes and up-strokes. They often resort to brief convolution (the
guitars are entwined like the syllables of this sentence : Knowing you were loved …). In eastern musics, it is the same brief convolution which, being repeated, enables to stretch out
time, to include choruses, to develop some songs.
One must not be mistaken : with Delvaux as well as with Walsh, all the seemingly naïve or clumsy elements, all that is, elsewhere, easy writing, is here to be credited to grandeur. Like stases in
their work, surfaces common to all the other men are established. A part of primary expression subsists, so as to better hail the spectator or listener on his own ground.
For all these reasons, Peter Walsh is less of a romantic than he is a surrealist – in Delvaux’s or the Nits’ sense : somebody who builds up his feelings as well as others build up their thoughts.
Mirroring the sleepwalking blondes, the powerful romantic feeling only accepts to deliver itself owing to diverse anomalies – in the points of view, in time, in the relationship between oneself
and the other – , by sliding into them.
So as not to conclude …
For Peter Walsh, artistic creation is part of the business of living. At least, I think this is what he meant in All The Time In The World, a song from 1995, which was an
address to his father, a former travelling salesman who had recently retired. To “such a good man”, who he soon gives up being compared to, the son asks : “what is it that makes
of us who we are ?”.
By accepting to stay alive, he let cyclic time an opportunity to operate, bringing along with it a small batch of songs, an album every now and then, a handful of live appearances. This time has
come back : in a few days, Peter Walsh will be among us : of such news we must rejoice.
Peter Walsh will play in Chinon on November 10th 2009, in Paris on the 11th, and on the 12th in Clermond-Ferrand. This event has been
organised by Emmanuel Tellier of 49 Swimming Pools, who will perform as supporting act.
|
You may leave a comment here : |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Dix-neuf minutes à ne rien faire d'autre que s'étonner, ressentir et réfléchir, les amateurs de pop ont
connu cela avec Let the Snakes Crinkle Their Heads to death, le mini-album instrumental de Felt, de 1986. Pour la seule fois peut-être de l'histoire, toutes les composantes y
faisaient événement, de par leur seule existence. Le traitement sonore ne se distinguait plus de la note jouée. Il n'y avait pas de fond à cette forme-là.
Un livre, un disque, un film, c'était la sélection de l'été d'On a Good Day. |
|
|
|
Visuels : Thibault Balahy |
|
Sylvain |
|
De retour du concert de Bob Dylan, le 8 avril 2009, au Palais des Congrès, Paris De là où l'on est, presque tout en haut et sur la droite, on ne verra de lui que sa silhouette. Sans doute est-ce aussi bien. Du visage qu'on dit sans âge, des mains, de la maigreur du corps - rien qu'une ombre qui se déplace (comme s'il glissait) avec autant de présence, d'intensité, de souplesse, que de simplicité. À la fin du concert, beaucoup de ceux qui étaient assis à côté de nous descendront plus bas, s'approcheront de la scène pour les dernières chansons. On restera ici, la silhouette de loin, à bout portant cependant. À chaque chanson, ce sera la même chose - on met du temps à reconnaître, on se regarde et on essaie de retrouver : parfois, ce sera au refrain, ou à une ligne mélodique jouée en avant, ou simplement à un mot, qui fait revenir avec lui toute la chanson. Parfois, on ne la reconnaîtra pas jusqu'à la fin. Ce n'est pas ce qui compte, bien sûr. Mais quand soudain on retrouve, cette chanson qu'on a écoutée tant de fois et si simplement et évidemment là reprise, déplacée ; ce qu'on entend alors, c'est plus qu'une autre version : c'est une version qui prend en charge la totalité de celles qui l'ont précédée. Ainsi de la terrible « It's alright, Ma (I'm only bleeding) », sa douleur lentement déconstruite, recomposée : non plus, dans le flot, poussée et étirée, mais comme retenue, contenue et finalement soutenue par les instruments, là où, dans l'enregistrement de 65, la scansion des mots appuyait la ligne jouée nerveusement à la guitare. Ainsi, oui - ce dont tu m'avais déjà parlé, souvent, et qui m'avait intrigué : que c'est une autre manière de concevoir une chanson : et que ce qu'il fait, sur scène, c'est littéralement dénoncer l'idée même qu'il puisse y avoir une chanson originale, chanson en amont qu'il s'agirait de rejouer. Il n'y pas de chanson originale, parce qu'il n'y a pas d'origine. Ou alors, à la rigueur, seulement en avant - beyond the horizon. Ce qu'il fait, à chaque concert, c'est recomposer la chanson, c'est même la composer : on n'a pas à reconnaître ce qu'on a déjà entendu, puisque c'est autre chose qu'on entend. Ce qui rend la chose douloureuse - ce qu'on entend, on ne l'entendra plus, jamais. Ce qui rend la chose si joyeuse : ce qu'on entend, personne d'autre que nous, jamais, ne l'entendra. Parce que finalement : quel sens cela a, de jouer plus de 40 ans après les avoir écrites, ces chansons ? Ouverture du concert par « The Wicked Messenger » (époque John Wesley Hardin, 68) : rien de semblable avec le chant haut, la mélodie travaillée sur mouvement ascendant et descendant, courbe qui tourne sur le chant folk dans sa tradition répétitive et scandée par une même pulsation à la basse. Ici, c'est d'entrée un son compact, assuré par deux guitaristes, un bassiste (exceptionnel), un batteur (efficace) et un violoniste. Ces musiciens qui l'entourent sont tous habillés de la même manière sobre, costume clair, chapeau ; cinq Mister Jones alignés sur la gauche, dessinant une ligne courbe, demi-cercle qu'il ferme à lui seul, derrière son clavier, à droite, de profil, ou, plus exactement, face à ses musiciens. Un son compact et cohérent, serré, rond, évident, pas vraiment en forme de mur dressé, plutôt construit pour faire entendre la manière dont la chanson se bâtit, peu à peu. On entend chaque instrument, clairement - et les échanges entre les musiciens : on entend l'échange, et on entend ce qui rend la musique essentielle : sa justesse sur tous les plans.
Quel sens alors, de les reprendre ? Se dire (se surprendre à penser cela sur la première chanson) : et si ces chansons avaient été écrites tout simplement pour être jouées
maintenant ? Les jouer maintenant, ce soir, ce serait non pas justifier leur existence passée (comme le font les autres chanteurs) : mais au contraire donner une justification
présente à leur création lointaine. Mots qui terminent la première chanson du set : Dès la deuxième chanson, il s'avancera, et jouera de la guitare : bien sûr, simplement, et à peine - le reste du temps, il restera derrière le synthé, mais parfois, il jouera aussi de l'harmonica. Pour le moment, il joue « Lay, Lady, Lay », et, tu vois, il joue de la guitare. Ce n'est rien, et c'est sans doute largement symbolique. Mais dans l'arrangement très souple de la chanson, il joue souplement de la guitare - dès la deuxième chanson, en fait, cela pourrait s'arrêter, le corps s'était exposé, à la douleur, à la lourdeur de ce manche pour ces poignets. Et le corps avait une nouvelle fois passé par delà la chanson pour donner les paroles, avec justesse, précision, douleur, joie. Il y a ce grand moment de la troisième chanson, peut-être le sommet du concert qui en comportera tant : « Things have Changed. » Je me tourne vers toi, j'essaie de te dire le poids de cette chanson qui m'accompagne ces derniers mois, et tu comprends sans doute, à mes gestes maladroits. Il y a la justesse de chaque mot, qui tombe sur la note juste, il y a la grande force de ce son qui se pose sur tout cela, sans l'écraser, mais qui le porte. Sa voix : tout de suite, on le sait bien - il ne chantera pas. Non qu'il se refuse à chanter, mais c'est ainsi : la voix n'est plus capable de soutenir le chant. Ce qui reste cependant, de la voix dépouillée, de la voix qui serait sans hauteur (ou alors, avec une hauteur grave et une hauteur aigue, et quelques nuances mineures) - ce qui reste, c'est, peut-être, ce qu'on nommera ensemble, à la fin, le timbre. Un timbre plus vraiment tonal, mais si puissant qu'il lâche le mot comme on tire sur une corde d'une guitare, appuie sur le marteau d'un piano. Un timbre, oui, qui suffit à renouveler la chanson parce qu'il l'oblige à fouiller différemment la scansion du vers, les intonations et les accents qui apparaissent à nue désormais, et dont le timbre doit se réapproprier justesse et rapidité. Ce qui sonne alors, dans sa gorge, ce ne sont plus les notes, mais c'est, bien plus, le rapport de chaque mot à la phrase, et de chaque phrase à la phrase musicale qui l'entoure. Ce n'est pas qu'il parle, mais dans une distance qui l'éloigne autant du chant que de la parole : une position qui est désormais la sienne, ce mouvement qui le déporte vers ce qui au-delà du chant et de la parole donne finalement sens à la question : reprendre les vieilles chansons pour les emmener dans ce territoire où le chant n'est plus nécessaire. « Ain't talkin', just walkin' » Et ce qui se retrouve alors, étrangement, c'est ce qu'il avait abandonné dès les premiers albums et qui était pourtant des sommets : ces chansons parlées (« Talkin' New York » ; « Bob Dylan's Blues »...), comme délivrées sans mélodie. Détimbrée, la voix, par nécessité, déploie une scansion qui fait des chansons les plus mélodiques de véritables talking songs, seulement heurtées par le rythme modulé des accentuations, des accélérations. Voix décharnée, voix dépouillée, raclée, mais dans le creux de laquelle peut se fouiller au plus profond, au plus élémentaire ce qui fonde le chant - un balancement du corps vers ce qui le rend essentiel : cette hachure qui, en décomposant le mot, le renouvelle. Ce qu'on écoute - cette traversée même, par la brisée du corps, d'un phrasé mat. Tu m'avais dit - il ne joue plus les chansons les plus emblématiques. Mais pourtant, il finira, après le rappel, par enchaîner « Like a rolling stone », « All along the Watchtower », et« Blowin' in the wind ». Presque dans le même son à chaque fois (et au juste, c'est une même chanson de deux heures qu'on entend, tant la cohérence, l'enchaînement, rend l'ensemble si uni, si serré, si juste, accordé au premier la du premier son) - les mots de ces trois chansons posés par dessus cela, et comme dans le détachement : the answer, my friend. Derrière le groupe, extrême raffinement des jeux de lumière - entre deux chansons, c'est noir complet sur scène, et les premières notes de la suivante qui s'amorcent dans le noir, depuis le noir : musique qui donne le signal de la lumière. Parfois, sur le grand mur derrière eux, ce sont des rayons de lumières qui semblent tisser de grands fils entrelacés, et je trouve l'image juste avec ce qui se tend, là : les relations entre les chansons écrites et rejouées, les fils qui ne sont pas généalogiques, mais, une nouvelle fois, qui se brisent les uns sur les autres. Et on se dit, peut-être (quand j'entends « Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues again », c'est plus évident encore) que ce sera la chanson écoutée sur scène qui va donner naissance aux écoutes futures de la chanson de 66. Parfois, le mur reste sombre derrière, et se dessinent en ombres chinoises les contours des musiciens, en immense. Images parfaites. Ombres portées (et dédoublées), de sa silhouette, sur la droite du mur, et en surimpression : silhouette dont l'ombre est sa propre ombre ; dont l'ombre sur le mur, haute de plus de cinq mètres, rend plus visible à mes yeux (de là où je suis placé) les contours du visage.
Quand on se lève, à la fin, on échange quelques mots tous les deux, on sait bien que c'est inutile. Les mots qu'on dira, et ce qui s'écrit ce soir. L'essentiel, c'était, à quelques
dizaines de mètres de nous, ce qui s'est joué - on joue quelques chansons sur deux heures ; on joue toute une vie, et on ne sait pas vraiment si c'est la sienne, ou celles de ceux
qui l'écoutent ; on joue quelques mots qui ont sans doute été urgents un peu plus de vingt ans avant ma naissance, et qui me sont assurément nécessaires, un peu plus de vingt ans
après ma naissance. On joue ce qui ne se jouera plus. On joue une seule note tenue dans la gorge sur des centaines jouées sous les doigts. On joue les blessures, ce qui donne du prix au
défaites, on raconte les solitudes qu'on a partagées, soixante ans durant - et combien la voix garde trace : vers où elle continue d'aller. |
|
Si comme moi vous ne vous intéressez pas du tout au festival de Cannes, un contre-site au nom emprunté à
Raya Martin propose une littérature très différente de l'habituelle promotion maquillée en critique. L'un des deux rédacteurs est Antoine d'On a Good Day mais ne voyez dans cette
notule nul copinage : on lui en veut beaucoup de n'avoir plus écrit ici depuis un an. Simplement, son site est bon, parce qu'il ne parle pas du festival mais de quelques films, et encore,
des films mis en perspective de thématiques d'habitude off et réservées aux conversations entre critiques.
Continueront-ils ensuite ? C'est souhaitable. Pour l'instant, comme ils le disent, ils sont "sans l'évidence d'un avenir". Quant à On a Good Day, son avenir est évident : avec une nouvelle équipe. Je suis en train de la construire. Un peu de lecture, donc, en attendant : http://www.independencia.fr/indp/accueil.html Sylvain |
|
|
|
Après Stephen
Duffy, second volet de notre série consacrée aux paroles de
chansons. Où nous osons la question : et si This Charming Man (1983) comportait un fort sous-texte hétérosexuel ? |
|
|
|
Punctured bicycle On a hillside desolate Will nature make a man of me yet ? When in this charming car This charming man Why pamper life's complexities When the leather runs smooth On the passenger seat ? I would go out tonight But i haven't got a stitch to wear This man said "it's gruesome That someone so handsome should care" A jumped-up pantry boy Who never knew his place He said "return the rings" He knows so much about these things He knows so much about these things I would go out tonight But i haven't got a stitch to wear This man said "it's gruesome That someone so handsome should care" Oh, la-la, la-la, la-la, this charming man ... Oh, da-da, da-da, da-da, this charming man ... A jumped-up pantry boy Who never knew his place He said "return the ring" He knows so much about these things He knows so much about these things He knows so much about these things |
|
Un jeune cycliste est victime d'une crevaison, seul, au sommet d'une colline nue. Un homme plus âgé
(« man ») lui propose de profiter de sa voiture : pourquoi donc se compliquer la vie quand on peut s'abandonner au cuir confortable d'une berline ? Le jeune
cycliste confie qu'il devait sortir ce soir-là, mais qu'il n'a rien à se mettre - ce à quoi l'autre, quel homme charmant ! , répond qu'un tel argument n'est pas recevable venant
de quelqu'un de si mignon. Puis, il lui dit qu'il va lui renvoyer ses roues de bicyclette (« Return the rings ») une fois réparées : il en connaît un rayon en
roues de bicyclettes ! |
|
|
|
Pochette : Youri Gralak Texte : Julien (+ Sylvain) Vidéo : Good Week-End |
|
Je repars d'une hypothèse évoquée dans mon article sur Louis Philippe : la mort de la musique indépendante anglaise. Eddie Argos, chanteur et parolier d'Art Brut, sur ce premier
album de 2005, le dit d'une autre manière : « Popular Culture no longer applies to me ». Les deux constats en effet se recoupent : en
Grande-Bretagne, culture populaire et musique indépendante ont longtemps marché ensemble (Orange Juice, Jam, Smiths, Pulp). Désormais Argos, pas plus que Louis Philippe, ne peut lire le
NME. |
|
|
|
|
|
Par Sylvain :
|
|
|
|
Pochette : Youri Gralak Texte : Sylvain En écoute : One Day Goodbye Will Be Farewell |
|
Ce disque a tellement à voir avec ce que nous sommes - avec l'idée que chacun se fait de lui-même et de son rapport à la société -, qu'un désaccord, à son sujet, entre deux
personnes, en annoncerait de plus graves. Il ne s'agirait pas de divergence musicale, ni même de « goût », mais bel et bien d'une fracture éthique. Devant un film, ces deux
personnes ne donneraient pas raison aux mêmes personnages. Immanquablement, lisant ce paragraphe, l'une penserait que je parle de moi, l'autre comprendrait que je parle du disque. |
|
|
|
|
Visuel : Eric Stephan Texte : Frédéric En écoute : Butterfly / Plastic Palace People / Crying / In Dreams / + bonus. |
|
Scott Walker et Roy Orbison ont tous deux réfléchi à la façon de transfigurer les mots. Quoi faire du verbe ? Un premier élément de réponse consiste à ne pas chanter dans le
souffle, mais avec lui. |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Nous tentons aujourd'hui, avec un nouveau
rédacteur, Frédéric, un exercice critique pour nous inédit : l'analyse des paroles d'une chanson, auxquelles nous accordons le statut de texte littéraire. Il ne s'agit pas d'en
donner « le » sens, mais de permettre à chacun de reconstituer son propre mille-feuille. D'autres sont en préparation (This Charming Man et The Killing Moon),
sans que nous renoncions à nos articles consacrés aux albums. Simplement, nous vous proposons ici de commencer par l'écoute : |
|
|
|
« pennies in a stream », ce sont les pièces porte-bonheur qu'on jette dans les rivières (« stream » = courant, cours d'eau - mais aussi « pennies in
a stream », c'est l'argent dépensé pour aboutir à ... une chaude-pisse, a « stream » !) Là encore, l'hypothèse « pure » et son contraire fusionnent sur
un seul mot.
« love songs unrequited » : « les chansons d'amour composées pour (te) séduire , mais qui n'entraînent pas de réciprocité ». Cela peut concerner l'amour
tarifé, réduit à une transaction, mais aussi l'amour fou, platonique, que la chanson la mieux troussée ne saurait acheter.
« all the dicks you slighted... » signifie : tous les crétins que tu as ignorés, repoussés (« dick » a un double-sens !), et c'est toute
cette vie-là (« ... are at your door ») qui reste à la porte. L'hypothèse même de la femme perçue comme une prostituée, doit rester à la porte.
C'est pourquoi le narrateur semble se livrer à un débat intérieur, et finira par dire : « En tout cas, s'il y a bien
une chose qui ne peut être discutée, c'est que l'amour emporte tout. »
« I won't erase your teenage writings from my wall where you wrote : Love is All » : à prendre au sens propre (gribouillis sur un mur de chambre), ou métaphorique
(souvenir d'amours adolescentes, d'émoi, de promesses, ou encore : « je me souviens de nous adolescents, et cette fièvre, je ne veux pas l'effacer de ma mémoire, à présent que nous
sommes adultes »).
Avec ce refrain, surtout, s'opère un glissement. Dans un simple débat sur l'amour, animé par la question sempiternelle du regard masculin, s'introduit un élément nouveau : l'élément
temporel. Le combat devient : l'amour qui emporte tout / le temps qui emporte l'amour.
Lui
seul, ce temps qui a passé, éclaire d'un jour tendre la formule-titre : « she belongs to all ». Parce que le temps passe, il est bon, souhaitable, miraculeux, qu'elle
« appartienne à tout ».
Hypothèse : « elle est partout dans ma vie, elle
appartient à tout ce qui fait ma vie, car son souvenir (ou mon amour pour elle, qui résiste au temps) est très présent encore ».
Elle est omnisciente, elle peut jouer tous les rôles, capable de parler quand elle se déshabille, et capable de donner de
l'amour juste en se taisant, « quand rien ne peut être dit ».
« where others see the mother of another child, I still see your eyes ablaze and wild, outside your faculty » :
« le temps n'a pas effacé l'amour, je te vois encore telle que tu étais dans la passion, les yeux fiévreux,
« sauvages », sans retenue aucune, comme une femme, pas uniquement comme une mère ainsi que les autres te voient, ou bien ainsi qu'ils considèrent leur propre
femme ».
« even in the grey, solar energy is transmitted » - cf
Romeo and Juliet, où Roméo compare Juliette à la fille du soleil, qui éclipse la lune envieuse, parce que cette dernière est malade et pâle, alors qu'elle-même n'est que
lumière.
Donc : très belle déclaration d'amour à une femme connue adolescente, qui a mûri, est
devenue mère, tout en gardant son éclat, sa présence lumineuse, sa sensualité aux yeux de Stephen Duffy (apparemment plus attaché aux beautés juvéniles, et surpris d'en retrouver la permanence au
sein d'une beauté maternelle). Entre-temps, le quotidien ne fut que « béquilles (crutches) et addictions » diverses.
A moins...
... à moins que ce ne soit ce souvenir adolescent, qui n'ait été que béquille et addiction.
Tout le
texte s'enveloppe alors d'une nouvelle ambiguïté, après la phase solaire où était dépassée la contradiction homme-femme. Cet amour aux accents sincères (« you wrote love is
all, you meant it, you know you did ») n'a pas débouché sur une histoire durable. Le « where others see the mother of another child, I still see your eyes
ablaze », signifie peut-être tout simplement que là où les autres voient une mère (l'image réelle), le narrateur immature continue de vouloir voir l'image de la jeune fille. Mais où est
la jeune fille ? Elle est dans le mur, là où s'inscrivirent les mots doux, les promesses. « L'amour est tout, je te jure monsieur », très suave au demeurant, c'est
peut-être le plus beau pipeau qu'il ait jamais entendu, Stephen Duffy. Son redoublement en français serait la note amère, l'éloignement ultime, presque un « Qu'est-ce que c'est,
'dégueulasse' ? » de godardienne mémoire... (et pourquoi ce grésillement, ce son différent du reste de la chanson... ? On dirait un extrait de
film...)
La bossa nova porte en elle sa propre nostalgie, mélange de manque et de désir, de sensualité et de tristesse : manque futur du désir déjà passé ; désir présent (et trouble) du manque à
venir. Le mouvement de la bossa (« vague »), au moment même où il se déploie, s'est déjà perdu. Si l'amour est « tout », alors il peut aussi être double. La chanson de Duffy
observe un flux et un reflux (du sens, du sentiment).
Nous avons vu comment The Millennium avait introduit un doute dans sa propre musique, et s'était ainsi condamné à l'anonymat.
Dès la pochette, de ce qui serait le dernier album de leur période historique, The Undertones prennent un risque similaire, de suggérer que tout ici pourrait bien être faux, ou fruit d'une
illusion. Que voit-on ? Le groupe pop-punk irlandais dans un solennel décor de cathédrale - en réalité une pièce blanche, avec un canapé recouvert d'un drap blanc, sur lequel ils ont pris
place, et se sont fait projeter dessus une diapositive d'art religieux. Ce procédé en apparence aveugle (les hommes, les choses, soumis au même régime de hasard), se révèle construit : une
ligne du vitrail virtuel affuble un visage de fausses lunettes noires ; une ombre coupe un clavier par la diagonale, barrant les touches blanches et noires d'une même annulation.
De l'autre côté du disque, en quatrième de pochette pour l'édition vinyle (et de livret intérieur pour les rééditions CD), une photographie prise sous le même angle montre le dispositif (mur,
canapé, drap) dans sa nudité. Le vrai comme le faux ont disparu. Seul le froissement du drap rappelle que les cinq membres du groupe se sont prêtés physiquement à l'expérience, au lieu d'un
calque ajouté ou autre trucage. Ils ont accepté de se faire bombarder de couleurs et de formes, égalisant visages et vêtements, au risque d'un vacillement identitaire. De manière performative,
ils ont réellement connu ce vacillement.
D'un côté (le recto « vitrail »), il nous est suggéré que les Undertones ne sont peut-être pas là ; et de l'autre côté (le verso « drap froissé »), qu'ils l'ont cependant
été.
Et bien sûr, le disque ne s'est pas vendu. Ce n'est même pas l'album de punk alors attendu par les fans, mais un album de soul Motown, tirant sur la pop, et ne craignant pas une
certaine somptuosité factice. Le « péché d'orgueil » du titre est là : ils ont recherché, et scandaleusement réussi, une quadrature du cercle.
Le choc de la première écoute - la voix de Feargal Sharkey, transmuée et encore vibrante de cette transmutation - tient à la métamorphose d'un petit punk irlandais maigrichon, dont le visage
s'écrevisse au premier rayon de soleil, en soudaine diva afro-américaine, grosse d'un vécu accumulé sur plusieurs siècles et deux continents. Les frères O'Neill, compositeurs, pilotent le
personnage ainsi créé autour de Sharkey, et dès le premier titre, une reprise des Isley Brothers, intercalent la voix entre l'orgue et la guitare. Ce chant « au milieu de... » provoque
une image mentale très puissante, celui de la chanteuse au cœur du groupe, d'enfants du quartier par exemple, faisant cercle autour d'elle, dans un débordement de joie.
Si le cliché fonctionne, c'est grâce à la relation de solidarité, presque la solution de continuité, qui existe entre les différents éléments de cette musique, et dont le couple orgue-guitare
n'est qu'un exemple. Cela s'accomplit en toute fluidité, sans compacité excessive, par l'utilisation judicieuse d'un système de boucles. Les tracés musicaux de The Sin Of Pride ont
en effet un caractère circulaire - 1983 fut également l'année du premier single des Smiths, experts en rotondité. A l'époque, la notion de boucle n'a pas encore été
banalisée par le vocabulaire des musiques électroniques, et l'on ignore encore qu'elle implique séparation, cloisonnement (une boucle ici, une boucle là).
En Messieurs Jourdain de la théorie musicale, les Undertones traitent les éléments comme des objets musicaux isolés, bien ciselés de contours, et rangés, dans des cases, faisant ressembler
l'espace stéréophonique à ces petits meubles muraux, où sont disposés côte à côte des échantillons de parfums, dans les chambres de jeunes filles. On enlève une fiole, l'équilibre visuel
s'écroule : c'est ce que j'appelle la solidarité entre les éléments instrumentaux, vocaux, ceux tenant au mixage, etc. Pour Untouchable, le producteur Mike Hedges décale la
voix à gauche, plutôt vers le bas ; c'est un motif de cuivres occupant l'essentiel de l'espace qui conduit la chanson, et l'on pressent qu'il continuera dans une autre dimension,
lorsque celle-ci aura pris fin : la maman universelle a lancé son flux d'amour, elle pourra rejoindre la terre, le flux ne s'arrêtera pas. (De même, les chansons semblent débuter directement
à un premier pic, comme si nous avions manqué la présentation d'un « contexte ».)
The Sin Of Pride, disque maudit, constitue cependant un « classique instantané ». C'est-à-dire rêvé comme tel, par ses auteurs, au moment de son écriture et de
sa réalisation. Le cas semblera d'autant plus particulier qu'il s'agit d'un « classique instantané » dans un genre qui n'est pas le sien, et ne prétendant pas l'être.
S'ils avaient joué la carte irlandaise et revendiqué une « négritude » à l'échelle de l'Europe, l'album aurait marché. D'autres ne se sont pas gênés. A cela, O'Neill
& O'Neill ont opposé une conception plus fine du respect, maintenant l'auditeur dans un état de vigilance et de questionnement quasi brechtien. L'opéra factice et miniature, qu'ils abordent
au moins sur deux chansons (Love Before Romance et Soul Seven), assure cette fonction d'aiguillon.
Pour toutes ces raisons, il n'est guère surprenant que la version des Isley Brothers de Got To Have You Back manifeste un ancrage plus profond, une sédimentation plus
épaisse des sentiments (jusqu'au surplace rythmique, un peu). Les Undertones, pour leur part, jouent sur des à-plats, ne creusent jamais la surface, glissent au loin, aussi insaisissables que le
vitrail de la diapositive. D'ailleurs, je viens de passer vingt ans avec ce disque, et aucun souvenir, amoureux par exemple, dont on dit que la musique est un bon fixateur, ne s'est imprimé
dessus. Seuls me reviennent en mémoire des souvenirs d'écoute.
Pochette : Thibault Balahy
Texte : Guillaume
En écoute : Soon-To-Be Innocent Fun / Let's See
Une certaine sérénité règne dans leur appartement new-yorkais de l'East Village, sur la 12ème rue. Arthur finit sa nuit tandis que Tom s'apprête à partir au travail. En passant devant le comptoir
de la cuisine, il jette un œil attendri au mot d'Arthur laissé la veille: « Je suis sorti, passerai sûrement par le Paradise. Dors bien ». Arthur consacrera cette nouvelle journée à
réenregistrer encore et encore de nouveaux essais violoncelle/voix pour son projet Sketches From World of Echo. En fin d'après-midi, il sortira peut-être arpenter la ville, walkman à la
main, pour écouter ses dernières prises au casque, jusqu'à rejoindre les rives de l'Hudson. Ces nouvelles versions, c'est Tom qui en aura la primeur ce soir en rentrant. Car finalement, c'est à
lui qu'il les destine, à la manière d'un journal intime. En cette année 1985, c'est un jour qui ressemble à tant d'autres dans la vie d'Arthur Russell.
Lorsqu'il s'attelle seul au "Monde d'Echo", Arthur Russell a trente-trois ans et déjà plusieurs vies musicales derrière lui. On peut citer ses débuts avec Allen Ginsberg qu'il accompagne au
violoncelle sur de longs mantras spirituels, ses incursions dans la musique savante aux côtés de Philip Glass ou de Laurie Anderson, ainsi que différentes tentatives de groupe pop, avec The
Flying Hearts et l'ex-bassiste des Modern Lovers. Et même, de façon éclair en 76, avec les Talking Heads, qu'il quitte lorsqu'il réalise que leur leader David Byrne conspue la
disco. Car pas lui. Pour fréquenter les clubs, il connaît les rouages de la musique house et composera sous différents pseudonymes (Dinosaur L, Loose Joints, Indian Ocean...)
des titres extatiques restés des modèles du genre.
On a tous connu les affres d'une conversation téléphonique avec écho, engluant notre propre voix, paralysant la pensée. C'est précisément de cela, dont Russell fait ici son affaire. Il liquéfie
les mots, leur son et leur sens, dissout les structures rythmiques, désagrège toute appartenance à un genre musical prédéfini. À propos des compositions house de son ami, Ginsberg parle
de Buddhist bubble-gum music. En un sens, Russell a sublimé l'utilisation de la chambre d'écho pour ne retenir, parmi ses compositions initiales, que la vapeur instrumentale,
l'évanescence mélodique. Avec World, Russell se tient à la confluence de possibilités neuves, entre musiques populaire et savante. Pour l'oreille néophyte, ce disque se découvre comme un
langage étranger, un chant de sirène volontiers saturé, malmené parfois, mais à la pureté intacte.
Dans un article paru dans Melody Maker le 11 avril 1987, le journaliste prodigue à ses confrères un conseil un peu stupide : « Si vous devez interviewer Arthur Russell, pensez
poisson, et si vous n'y parvenez pas, pensez au moins mouillé » (when interviewing Arthur Russell think fishy, and if you don't think fishy, think wet). Et pourtant, en
visionnant le documentaire de Matt Wolf, A Wild Combination, on comprend : Arthur Russell avait une fascination pour la mer et les rivières. Aux dires de Tom, il s'était payé un bel
aquarium et il lui arrivait d'approcher son matériel d'enregistrement du bac pour s'imprégner des bruissements. L'écoute attentive du disque rend cet environnement aquatique audible, voire
palpable.
World of Echo paraît six ans avant sa disparition. Le singulier du mot Echo intrigue. Je ne peux m'empêcher d'y voir un peu du mythe d'Echo, la nymphe des sources et des forêts qui,
méprisée par Narcisse, se réfugia dans une grotte et se personnifia en voix. Arthur Russell ne fut par Narcisse. Adolescent, quand il habitait encore dans l'Iowa, il vit toute l'ingratitude du
monde s'abattre sur son visage, grêlé par l'acné. Il composera en 1980 sous son alias « Loose Joints » un tube disco au titre équivoque, Is It All Over My Face ?
De World Of Echo, partie « visible » de tout un iceberg musical, il existe d'innombrables cassettes d'ébauches. Sur l'une d'elles, le sublime Being It s'étire sur plus
de quarante de minutes. Arthur Russell conclut ainsi l'interview du Melody Maker : « World Of Echo n'est pas une version achevée d'écho, c'est une esquisse d'écho. Je souhaite en
réaliser une version complète avec des cuivres et des orchestres qui joueraient dehors dans des parcs, avec des kiosques qui réverbèreraient l'écho. Je veux aussi des claviers Casio sur des
voiliers. Vous êtes déjà allé en voilier ? C'est si calme, tout ce que vous y entendez, c'est le vent et la mer ».
Pochette : Youri
Gralak
Texte : Marion & Sylvain
En écoute : There Is Nothing More To Say
Avant tout, ce disque est un songe.
La nostalgie s'y présente comme un fantasme, non tourné vers le passé, et irradiant à l'identique aujourd'hui. L'album baigne dans le présent de 1968 comme les films d'Eric Rohmer dans
une lumière plus d'époque que leur époque - comme on dit « plus royaliste que le roi ». On ne sait si c'est le fait du chef-opérateur, ou la structure de la lumière qui aurait changé
depuis. La question se pose au présent, elle s'actualise toute seule.
Être soi au-delà de soi : ce disque de Sunshine Pop va plus loin dans cette impasse (et dans le pari qu'elle révélera un passage encore inexploré), que d'autres tentatives de la
période. Odessey & Oracle (1968), des Zombies, propose une collection de chansons, alors que Begin expose plutôt le projet des chansons - leur rêve. L'auditeur
revit l'expérience originelle de l'auteur, lorsque l'idée de la chanson lui est venue : une mélodie qui se détache... des arrangements qui se présentent, ébauchés, encore légers, successifs,
se chevauchant...
Ce léger chevauchement constitue la grande figure musicale de Begin, par quoi arrivent tous les vertiges, les plaisirs. La question de la maîtrise technique ne se pose même pas,
puisqu'on est dans le rêve originel de perfection, celui d'avant la trahison du « premier jet ». Maintenir les chansons dans cet éther (d'où surgissent comme d'une fontaine les
mélodies), semble d'autant plus remarquable, en 1968, qu'il faut à l'époque bien peu de choses en termes d'exécution musicale pour faire illusion et se concrétiser.
Rester dans le rêve : le maître d'œuvre d'un tel projet, Curt Boettcher, a convoqué un groupe de songwriters, dont il fait simplement partie. Tous confrontent leurs expériences,
semblables, de ce moment premier de désir de chanson. Et si l'on a pu dire que Boettcher avait ensuite refusé de donner des concerts par incapacité à reproduire l'album, nous croyons plutôt à un
refus de concrétiser, donc de trahir, son utopie de vinyle. Begin ouvre l'ère où l'on pourra juger la pop au déplacement de concepts qu'elle opère, plutôt qu'à des critères
« musicaux ». Surtout, c'est maintenues à l'état de projet, que les chansons de Begin peuvent se révéler enceintes d'un projet de vie et de société.
Hélas, ce disque généreux et plus que de son époque, n'a pas touché son époque. Il ne s'est pas vendu. Nous pensons que ce qui l'a tué commercialement, c'est son éthique : définir
un paradis où chacun conserverait la liberté de n'en être pas dupe. Non vendue, l'œuvre accède au statut instantané de paradis perdu ; mais dans son contenu même, et en faisant la part de
notre écoute différée de quarante ans, nous apparaît ce dessein incroyable : constituer un idéal sans écho. Boettcher a signé 1968, et l'antidote à 1968. Il a montré l'amour comme pensée,
comme songe ; il a refusé de vendre l'amour.
Dans les années 80-90, Edward Ball avec les Times a travaillé sur un thème semblable, produisant un faux live (The Times at the Astrodome Lunaville) qui associait la clameur énorme d'un
public enregistré, à des chansons faites pour les foules mais ne les ayant jamais rencontrées. Le geste de se donner à la foule n'est pas moindre, si la foule est absente. Ed Ball, seul, face à
la pop, et les membres de The Millennium, seuls face à la pop, vivent la même histoire maudite.
A l'image de la pochette (un vitrail... en noir et blanc), ce projet de « grande pop » ne s'autorise pas la puissance d'affirmation des trompettes et guitares de Love sur Forever
Changes, ou le feuilleté harmonique des Beach Boys. Les éléments musicaux demeurent minuscules, simples embrayeurs au sacro-saint Mouvement défini par les mélodies vocales.
Où va ce Mouvement ?
Vers le présent, vers le ciel, vers la lumière, mais aussi vers le sol et vers les autres, les objets, les arbres. Regardez la pochette, le sens du vol des oiseaux : ils vont vers le sol,
tout est dit. La pointe de douleur nostalgique ne procède pas d'une mélancolie pour un passé, mais de la force même de l'engagement dans l'existence. La résistance contre la Loi provoque une
tension qui sublime, fait rêver, et souffrir en même temps. C'est la nostalgie des temps futurs dont parleraient les Buzzcocks. Il y a dans ce disque hippie une dimension pré-punk.
C'est aussi pourquoi il tient la même ligne de bout en bout. Il n'y a pas dialectique, mais immanence pure, horizontalité, données d'emblée. Chaque chanson vise un climax, mais la reconduction
d'une chanson à l'autre de cette aspiration, aboutit plutôt à une élévation générale. La figure n'est plus la montagne avec son sommet, mais une succession de hauts plateaux.
Cela : réaffirmer sans cesse la même chose sans rien marteler, personne d'autre peut-être, dans l'histoire de la pop, ne l'a réussi. Les chansons ont un effet centrifuge, irradient le monde.
Chacun peut en être atteint, sans culture préalable, puisque le rêve des chansons traverse tout, les arbres comme les hommes. C'est un bombardement centrifuge de particules positives, dénuées de
toute passion triste. Rien ne procède d'une réaction, tout est affirmation pure. Le disque peut nous rencontrer à n'importe lequel de nos états d'esprit. A l'inverse d'un retour sur soi, il
invite à réinvestir le monde extérieur.
Begin est un commencement.
Pochette : Thibault
Balahy
Texte : Julien
Ecoute :
Bigger, Brighter and Better
Il s'agit d'un disque de l'après brit-pop. " Britannique ", cette musique l'est pourtant, par nature et goût du style. " Pop ", elle ne cache rien de ses intentions mélodiques et de son amour des années Soixante, tout en se préservant des symboles " nationaux " dont abusait le milieu des années 90 : visuels pop art de Peter Blake, vêtements Fred Perry, chaussures Clarks...
Sur la pochette, l'auteur, photographié à contre-jour, porte un pull sombre d'où sort sa chemise dans un effet de négligence travaillé. Le cadre est un appartement impersonnel, les tons de la photo (gris, marine, blanc) ont un caractère de normalité austère. Le moment n'est plus à quelque simulacre de " fête ", mais celui d'un retour à la vie.
Tandis que les groupes à la mode (Blur), comme honteux, se débarrassent soudain de tout anglicisme musical, le terrain de la pop insulaire se dégage pour des auteurs plus chevronnés, ayant appartenu à des groupes, et guidés me semble-t-il par une démarche commune : Stephen Duffy (Lilac Time), Terry Hall (Specials), Michael Head (Pale Fountains). Et Roddy Frame, donc, de Glasgow, longtemps attaché au vrai-faux groupe de sa création : Aztec Camera.
A la guitare, il n'est pas moins virtuose que Johnny Marr. Faute d'un Morrissey à sa disposition, il a toujours écrit ses chansons seul. Je lui vois en commun avec Andy Partridge d'XTC, d'écrire des chansons dont l'immédiateté dissimule finesse des structures et complexité des parties instrumentales. Les chansons de The North Star sonnent fraîches et inédites, en dépit d'un canevas sonore extrêmement conventionnel, pour ne pas dire " FM ".
La pauvreté des arrangements, inversement proportionnelle à la production du disque, épaisse et charnue, fait subtilement ressortir l'audace des tracés mélodiques, leurs teintes pâles et néanmoins nombreuses. En cas de décrochage de l'attention, elles refusent de se laisser ignorer : presque toutes réservent un changement d'accords, une phrase mélodique, programmés pour atteindre avec puissance notre système nerveux. George Harrison, qui en raffolait, disait des accords diminués qu'ils étaient des " accords coquins ". L'utilisation qu'en fait ici Roddy Frame a en effet quelque chose de la caresse inattendue, dont le frisson se propage en un rien de temps à des surfaces importantes.
Dans la rue, j'écoute alternativement des titres du premier Aztec Camera, High Land, Hard Rain (1983), et de The North Star. Cela permet de faire quelques découvertes. Certaines sont amusantes. La romance d'hiver, rythmée par les flocons de neige, se trouve toujours en plage 3. En mélangeant les morceaux des deux disques, pour peu que ceux-ci soient acoustiques, on entretient presque l'illusion qu'il s'agit d'un même album, tant la voix et les sons de guitare, donc la texture tout entière, semblent proches.
Vis-à-vis de l'écriture, Frame semble cependant avoir changé d'attitude. A 19 ans, il ne concevait une chanson que parsemée de changements d'accords et de rythmes impossibles, de clins d'œil à des genres musicaux anciens voire démodés (jazz, soul, bossa nova...), dans une sorte de revendication de sa propre " maturité ". Quinze ans plus tard, l'homme sait que la preuve se retourne contre celui qui la produit. Une chanson n'a plus à se constituer de cinq fragments mélodiques imbriqués. Ainsi le finale Hymn to the Grace, dont le soudain dépouillement s'éclaire des richesses précédemment déployées.
Nous en avions parlé ici à propos de Graham Gouldman : très tôt dans la carrière de Frame, le mainstream et l'indie ont paru fonctionner comme deux yeux œuvrant au déchiffrage d'un même champ de vision. L'indie a d'abord semblé prendre le dessus, puis le mainstream a failli tout engloutir (l'époque où il se faisait produire par Mark Knopfler de Dire Straits...) En dix chansons, The North Star parvient enfin à cet harmonieux point de rencontre.
Quant à moi, de retour à Lyon après six ans ailleurs, je connais en ce moment un réajustement comparable. La ville que j'ai connue adolescent et celle que je redécouvre, moi-même changé, aux abords de la trentaine, ont d'abord refusé de se superposer. Ce disque, que j'ai découvert juste avant de partir, et que je redécouvre aujourd'hui à mon retour, contribue à me faire comprendre pourquoi j'ai autrefois aimé vivre dans ma ville natale.
Visuel (à partir de différents éléments du livret) : Youri Gralak
Texte : Sylvain
Ecoute : Paris Is Burning
On peut trouver ce disque inutile parce qu'il refait les années 80. Mais « refaire » n'est pas faire ; dans la répétition se loge une dimension nou- velle, une question peut-être.
La même posée par le passage infini de l'eau sur une pierre, dans le film Dieu sait quoi de Jean-Daniel Pollet (1), avec en voix off ces mots de Francis Ponge :
« Maintenant, il faut bien le dire, parmi ce que la nature ou l'art nous propose, il y a toujours un peu de ce que nous savions déjà, et qui ne nous intéresse plus. »
Qu'est-ce qui, dans la vie répétitive, m'intéresse encore ? Je n'écouterais pas Kim Wilde aujourd'hui ; je reçois Ladyhawke avec plaisir. Je ne serais pas surpris qu'il existe un lien
entre le fait d'aimer ce disque et celui d'avoir des enfants : un certain rapport à l'indécence. Oui, pour une période renouvelée, on accepte l'humiliation de vivre.
Je découvre dans une vitrine de Noël le coffret Rock Band : une batterie électronique, une pédale, un micro, une mini-Stratocaster en plastique. « Réécrivez l'histoire du
rock », dit le slogan. Je vois d'ici la famille gen- timent dans son jus, un 25 décembre au matin, à simuler le rock parmi les cartons ouverts, « réécrivant » une histoire qui
n'a peut-être même pas été écrite.
Mais le malaise ne me vient pas de ces instruments de pacotille. Au travers d'eux, je vois les vrais, et leur pensée suffit à me faire honte. Enfant, Sébastien Tellier recevait des
instruments à chaque Noël, et que fait-il désormais ? Il n'a de cesse d'en désamorcer la réalité physique, estompant dans ses albums jusqu'à la notion du type en train de jouer. Sa
sensibilité au ridicule instrumental, sensibilité que je partage, me semble avoir rapport avec la honte d'être soi.
Ladyhawke appartient à ce champ des musiques plus pensées que jouées. La jeune Néo-Zélandaise sonne comme si elle utilisait le coffret Rock Band, mais ne « réécrit »
rien : elle ajoute une strate d'écriture à une autre. A la différence de Tellier, elle ne se projette pas dans un au-delà de la dimension instrumentale, mais se tient en deçà. (L'inventeur
de la musique pas encore instrumentalisée s'appelle Lawrence, il a fait ça avec son second groupe, Denim.)
2008 aura connu une forte tendance intra-utérine, je pense par exemple à l'album de Christophe, amniotique au possible, et pas pour rien titré : Aimer ce que nous sommes.
Parallèlement, je lis qu'une société de design (2) propose des « urnes de naissance », dans quoi recueillir le placenta (premier « Autre » de la vie d'avant la vie),
transformé en poudre. On peut aussi porter en pendentif du lait maternel, chimiquement durci.
Plutôt que de proposer un revival des années 80, Phillipa Brown, alias Ladyhawke, fait comme si elle pouvait figer ce qui a été normalement jeté. Née en 1981, elle mène sur elle-même une
enquête qui nous concerne, car effectuée au présent. Entre s'affronter à la honte d'être soi, et "aimer ce que nous sommes", il y a un parcours qu'elle dessine entièrement.
D'un côté, son album fonce droit sur la honte (s'incarnant dans la chambre, parmi les posters, avec la grande sœur sur le lit, en tenue Flashdance, qui « fait » la pop dans la
lumière violette d'un foulard jeté sur la lampe de chevet), mais de l'autre, cette honte semble avoir été chimiquement durcie. Sur la surface lisse de ce bijou bizarre, les mélodies exigent une
seconde écoute pour réellement se dessiner.
Faux, ce disque l'est sur un mode familial : on joue des scènes qui ont à voir avec le monde extérieur, mais c'est entre nous, sans conséquence. Si la blonde « Pip » Brown met dans
sa voix une touche d'érotisme, c'est moins pour séduire des hommes, que jouer à l'intention d'un petit frère ou d'une petite sœur le sketch du glamour. En cela, elle renoue avec une tradition
effectivement des années 80, lorsque Kim Wilde, Kate Bush ou Debbie Harry étaient surtout des grandes sœurs nous parlant à l'oreille.
Hélas, tout ceci prend un tour plus triste lorsqu'on apprend que Phillipa souffre du syndrome d'Asperger, une forme d'autisme. Il y a un chemin vers l'extérieur qui n'a pas été entièrement
accompli, et cela s'entend, avant de se savoir. Ce premier album éponyme serait donc une urne de naissance. Sur les dessins du livret, la jeune femme est représentée uniquement entourée de chats.
La projection fonctionne dans les deux sens : grande sœur imaginaire d'un petit complice lui-même virtuel. Pour d'obscures raisons, douze chansons durant (quasi douze fois la même), nous
devenons ce petit complice.
« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre ».
J'ai souvent pensé à la phrase de Pascal les soirs d'incertitude, même si, bien qu'elle me semblât adressée, j'avais du mal à rester en place. Mais j'aimais ce que j'isolais en elle : les
limites d'une chambre, enfin d'une pièce ; quatre murs pour une promesse de vertu. Et j'y ai souvent associé un disque, ou plutôt la photographie au dos de sa pochette : le Songs
From a Room de Leonard Cohen. En noir et blanc, elle découvre une chambre aux volets fermés, avec le strict nécessaire (lit, table, jeu d'échec) et une machine à écrire sur laquelle sont
posées les mains d'une femme qui regarde le photographe en souriant.
Je ne sais pas si le Canadien Barzin Hosseini a lui aussi pensé à Pascal, mais je jurerais qu'il compte le Cohen parmi ses disques de chevet. Il a appelé le sien My Life in Rooms. On
imagine une vie au gré de chambres changeantes, celles des hôtels ou des amantes, alors qu'en fait cette « vie en pièces » désigne le temps de l'écriture, patiente et réfléchie, qu'il a
fallu pour ce disque, réfugié dans des intérieurs chauds. Ce qui me conduit à dire que toutes les musiques de chambre (du baroque à la pop), et que l'on pourrait désormais ranger sur l'étagère
dans la catégorie bedroom, sont des musiques très composées. Qu'elles sont imprégnées des lieux où elles furent couchées, tout comme le rock garage fut d'abord joué en sous-sol
ou la house music dans un Club de Chicago nommé le Warehouse.
Au volant de la Nevada break l'autre matin, j'entendais parler à la radio de Klaus Michael Grüber, le metteur en scène allemand décédé en juin dernier, et de la manière qu'il avait d'amener ses
comédiens vers une approche du langage dépassionnée : plus de sentiments pour biaiser les mots, juste s'appliquer à faire sonner leur sens. Cela m'a rappelé la façon dont Barzin prononce les
siens, sans emphase. Dans une interview, pour décrire la volonté qu'il a eu d'embrasser la musique et son chant, il emploie le terme « embedded ». La voix est donc couchée elle aussi,
coulée dans le lit des arrangements.
Lorsque j'ai rencontré Barzin il y a deux ans, j'ai été frappé par sa gentillesse, qui rejaillissait sur l'ensemble du groupe. Sur scène, ils ne trahissaient pas la lenteur initiale des chansons
et leur insufflaient une progression déliée qui allait crescendo. Barzin habitait alors une maison à Toronto et avait pour roommate Tony Dekker, le chanteur des Great Lake
Swimmers. Depuis, Barzin s’est fait discret, sans doute pour travailler à l’écriture de son prochain disque prévu pour février, Notes to an Absent
Lover. Pour l’heure, sur les fenêtres embuées de ma chambre, je crois voir les gouttes qui dessinent les dernières paroles du disque :
My life in rooms
And your life in books
Somewhere between
That's where we meet
Everything's like a photograph
We're hanging on the walls
Picture frames and postcards
We're in love
With everything
That is lost